POLITIQUE International

Iryna Podyryako-Bourdelles, consule honoraire d’Ukraine à Nice: «Après la guerre, les liens créés entre la France et l’Ukraine devront être renforcés»

INTERVIEW - Iryna Podyryako-Bourdelles, consule honoraire d’Ukraine à Nice: «Après la guerre, les liens qui se sont créés entre la France et l’Ukraine devront être renforcés»
INTERVIEW - Iryna Podyryako-Bourdelles, consule honoraire d’Ukraine à Nice: «Après la guerre, les liens qui se sont créés entre la France et l’Ukraine devront être renforcés»

Ce lundi 24 août, l’Ukraine célèbre les 35 ans de son indépendance, proclamée le 24 août 1991. Une date qui prend une dimension particulière alors que le pays fait face depuis plus de quatre ans à l’invasion russe à grande échelle. À cette occasion, Entrevue a interrogé Iryna Podyryako-Bourdelles, consule honoraire d’Ukraine à Nice et ancienne présidente de l’Association Franco-Ukrainienne Côte d’Azur. Engagée depuis de nombreuses années auprès de la communauté ukrainienne dans le sud de la France, elle revient sur la signification de cette journée, son parcours, son rôle de consule honoraire, la guerre, le regard des Français sur l’Ukraine et l’avenir de son pays.

Iryna Podyryako-Bourdelles lors de la Soirée de la Solidarité avec l’Ukraine, organisée à Nice le 24 février 2025

Walid Arfush : Nous sommes le 24 août 2026, jour de l’Indépendance de l’Ukraine. Cette date a-t-elle encore la même signification aujourd’hui qu’avant la guerre ?
Iryna Podyryako-Bourdelles : Avant la grande guerre, le 24 août était une commémoration. C’était un jour férié, un jour de drapeaux, de concerts. On fêtait quelque chose qui nous semblait acquis. Aujourd’hui, ce n’est plus une fête. C’est un état d’esprit. C’est une ligne de front. Parce qu’aujourd’hui, les mots ont changé de poids. Le mot “indépendance”, le mot “liberté” – avant, c’étaient des concepts. Beaux, abstraits. Aujourd’hui, ils ont un prix. Et nous savons exactement combien il coûte. Ce prix, notre peuple le paie tous les jours. Et il le paie avec ce qu’il a de plus cher : la vie de ses soldats, la vie de ses civils, de ses enfants. Quand on vit une vie tranquille – ici en France, ailleurs en Europe – on ne pense pas aux fondamentaux. On est pris par le quotidien. On oublie de se poser les questions existentielles. La guerre, aussi terrible soit-elle, c’est un moment de réveil absolu pour un pays. Pour tout un peuple. Elle vous met face à un miroir et elle vous demande : qu’est-ce que toi, tu peux faire ? À ta petite échelle, qu’est-ce que tu fais ? Et surtout, elle vous force à répondre à la question la plus difficile : est-ce que c’est “ma guerre” ? On peut très facilement se dire : non, ce n’est pas la mienne. Je vis loin, je suis à l’abri. Mais moi, je crois que si on se considère comme Ukrainien, si on se considère comme un être humain qui croit en la liberté, alors oui. C’est ma guerre. C’est notre guerre à tous. Chaque jour. Et c’est pour ça que le 24 août aujourd’hui a beaucoup plus de sens qu’il n’en a jamais eu.

Vous avez cofondé, avec Oleg Mazur, l’AFUCA, l’Association Franco-Ukrainienne Côte d’Azur. Comment cette aventure a-t-elle commencé ? Racontez-nous les débuts, votre parcours et ce qui vous a poussée à vous engager.
Tout a commencé en 2016. À l’époque, il y avait un vrai vide à Nice. Nice, historiquement, c’est une ville où l’influence russe est très, très forte. Culturellement, socialement, touristiquement. Et pour les Français, mais pas seulement, il y avait cette habitude – un peu par facilité, un peu par ignorance – de mettre tout le monde dans le même panier. Les Russes, les Biélorusses, les Ukrainiens… “C’est la même chose, vous parlez russe, vous venez de là-bas”. Non. Ce n’est pas la même chose. Et nous avions besoin de le dire. Nous avions besoin d’exister en tant qu’Ukrainiens. Il nous fallait une entité. Une voix ukrainienne officielle sur la Côte d’Azur. Un endroit où notre culture, notre langue, notre identité ne seraient pas une sous-catégorie de quelque chose d’autre. C’est Oleg Mazur qui a eu le courage de lancer l’idée. Il a dit : “On le fait.” Au début, nous étions une dizaine. Dix personnes actives, motivées, qui se réunissaient autour d’une table, avec beaucoup d’enthousiasme et zéro moyen. On ne s’imaginait pas du tout où cela nous mènerait. On voulait juste créer une maison pour les Ukrainiens d’ici. On ne savait pas qu’en 2022, cette petite maison deviendrait un refuge pour des centaines de personnes.

Et aujourd’hui, que représente l’AFUCA ? Comment son rôle a-t-il évolué, notamment depuis février 2022 ?
Aujourd’hui, l’AFUCA est la plus grande et la plus ancienne association ukrainienne de la Côte d’Azur. Et cette année, en octobre, nous allons fêter nos 10 ans. C’est symbolique pour nous. Depuis 2022, beaucoup d’autres associations formidables se sont créées dans le département – la plupart à Nice, mais aussi à Cannes, à Menton, à Tourrettes-sur-Loup. Et c’est une excellente chose. Plus on est nombreux, plus notre voix est forte, plus notre présence ukrainienne est visible et incontournable. On n’est pas en concurrence, on est complémentaires. Mais il faut se souvenir du contexte de février 2022. Quand la guerre à grande échelle a commencé, à Nice, on était les seuls. Les seuls à exister en tant que structure ukrainienne établie. Et ce qui nous a sauvés, c’est que nous avions déjà une équipe. Pas très grande, mais très soudée. Des gens qui se connaissaient depuis des années, qui avaient l’habitude de travailler ensemble. Nous n’avons pas eu besoin de nous organiser, nous étions déjà opérationnels. Très vite, dès les premiers jours, nous avons pu nous asseoir à la même table que la Métropole Nice Côte d’Azur et la Préfecture des Alpes-Maritimes. Et ensemble, nous avons mis en place, en quelques jours à peine, un système d’accueil et d’accompagnement pour les déplacés ukrainiens qui arrivaient par centaines. Logement, papiers, école pour les enfants, aide psychologique, humanitaire… De petite association culturelle, nous sommes devenus du jour au lendemain une cellule de crise.

Iryna Podyryako-Bourdelles entourée de membres de la communauté ukrainienne et de bénévoles engagés en faveur de l’Ukraine sur la Côte d’Azur

Vous êtes désormais consule honoraire d’Ukraine à Nice. Est-ce facile de devenir diplomate ? Comment êtes-vous arrivée à cette fonction ?
Consule honoraire c’est une fonction bénévole, au service de sa communauté. À un moment donné, avec l’arrivée de beaucoup d’Ukrainiens dans notre région après 2022, nous avons compris qu’il serait essentiel pour la communauté d’avoir une représentation officielle ici, sur la Côte d’Azur. Être présents, mais sans statut officiel, cela avait ses limites. Après des consultations avec l’Ambassade d’Ukraine à Paris, nous avons décidé de présenter ma candidature, accompagnée de recommandations. Elle a été retenue. Ensuite, il a fallu passer plusieurs entretiens, prouver ma motivation, mon expérience et mon ancrage local pour finalement être nommée. Je ne peux pas dire que mon travail quotidien a radicalement changé depuis – je m’occupais déjà beaucoup de la communauté ukrainienne. Mais je suis sollicitée beaucoup plus souvent, et de manière plus officielle. C’est un honneur, mais c’est aussi une grande responsabilité. Et souvent, le temps manque pour pouvoir répondre à toutes les difficultés.

Concrètement, en quoi consiste le travail d’une consule honoraire d’Ukraine ? Quelles sont vos missions et les limites de votre fonction ?
C’est une fonction bénévole et de terrain, avec trois missions principales : aider les Ukrainiens de ma circonscription en cas d’urgence – accident, hospitalisation, arrestation -, faire remonter la situation locale à l’Ambassade d’Ukraine à Paris, et organiser des événements pour promouvoir l’image de l’Ukraine et les liens économiques avec notre région. Il faut aussi bien comprendre les limites : je ne peux pas délivrer de passeports, de visas ou d’autres documents officiels. Pour cela, il faut s’adresser à l’Ambassade à Paris ou au Consulat à Lyon.

Finalement, votre téléphone doit sonner souvent… Est-il encore possible de séparer votre fonction consulaire de votre vie personnelle ?
C’est assez difficile, pour être honnête. Je ne coupe jamais vraiment mon téléphone pour rester joignable en cas d’urgence. Mais heureusement, j’ai une équipe solide autour de moi qui m’aide et qui m’épaule quand je ne peux pas réagir instantanément.

Le 29 juin dernier, l’homme d’affaires ukrainien Vadim Ermolaev et des membres de sa famille ont été victimes d’une très grave attaque à Monaco. L’affaire a eu un retentissement international. Un événement d’une telle violence, survenu aux portes de la Côte d’Azur, a-t-il provoqué une inquiétude particulière au sein de la communauté ukrainienne ?
C’est un événement terrible. Je me permets d’abord d’exprimer tout mon soutien aux trois personnes victimes de cette attaque dans cette épreuve. Bien sûr, un acte d’une telle violence, si près de nous, a provoqué beaucoup d’émotion et d’inquiétude au sein de la communauté. Je sais que le travail des enquêteurs continue. J’espère que les services monégasques, en collaboration avec les services ukrainiens, feront toute la lumière sur cette affaire et trouveront les vrais coupables. C’est indispensable pour éviter que de telles attaques ne se reproduisent et pour apaiser les inquiétudes.

La guerre a-t-elle changé la manière dont les Français regardent les Ukrainiens et l’Ukraine ?
Si on peut dire que la guerre a apporté un changement positif, c’est celui-là : les Français et l’Europe ont enfin découvert l’Ukraine en tant que pays. Un pays à part entière. On n’entend plus ces phrases comme “l’Ukraine et la Russie, c’est la même chose”. Ça, c’est terminé. D’un côté, nous avons reçu énormément de soutien et je vois que le monde continue d’admirer le courage et la résilience des Ukrainiens. De l’autre côté, on ressent aussi une forme de fatigue dans la société française, qui a ses propres problèmes à gérer et qui ne veut plus entendre parler de la guerre en Ukraine. Et malheureusement, cette fatigue ouvre la voie à beaucoup de manipulations et à la propagande.

Iryna Podyryako-Bourdelles à Cannes, lors de la rencontre entre David Lisnard et Andriy Sadovyi, maire de Lviv

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le président Volodymyr Zelensky et sur son rôle depuis le début de la guerre ?
On peut toujours critiquer le président d’un pays, c’est normal en démocratie. Et son rôle est tellement difficile qu’il est impossible de plaire à tout le monde. Mais tant que la guerre continue, nous devons rester soudés derrière lui. Il représente notre pays, il a été élu démocratiquement, et c’est de sa responsabilité de le défendre.

Vous avez récemment rencontré le nouveau maire de Nice, Éric Ciotti. Comment s’est passée cette rencontre ? La Ville de Nice vous aide-t-elle concrètement dans vos démarches, aussi bien pour l’AFUCA que pour le consulat honoraire ?
Oui, nous avons eu l’honneur de rencontrer Monsieur le Maire Éric Ciotti lors de la venue de Monsieur l’Ambassadeur Vadym Omelchenko à Nice. Lors de cette rencontre, le soutien à l’Ukraine et à la communauté ukrainienne a été clairement renouvelé. Nous avons évoqué plusieurs projets de coopération entre Nice et l’Ukraine. On y travaille actuellement et j’espère qu’avec la nouvelle équipe municipale, nous pourrons concrétiser ces idées, aussi bien pour l’AFUCA que pour le consulat honoraire et pour toute notre communauté.

Iryna Podyryako-Bourdelles lors d’une cérémonie officielle sur la Côte d’Azur, aux côtés notamment de Éric Ciotti

Quels projets souhaitez-vous aujourd’hui développer avec la Ville de Nice et, plus largement, avec les institutions de la Côte d’Azur ?
Nous travaillons sur deux axes principaux. D’abord, un projet de coopération entre la Métropole Nice Côte d’Azur et une région stratégique importante en Ukraine. C’est un vrai projet de partenariat d’avenir. Et ensuite, nous rêvons d’ouvrir un centre ukrainien à Nice. Un lieu unique qui pourrait rassembler toutes nos initiatives : les projets culturels et éducatifs de l’AFUCA, la coopération économique, et le consulat honoraire. Un vrai lieu d’échange entre Nice et l’Ukraine.

La Côte d’Azur est associée au soleil, au luxe, aux yachts, à Monaco et à une certaine douceur de vivre. Est-ce parfois étrange de parler quotidiennement de guerre dans cet environnement ?
L’Ukraine aussi est un très beau pays, avec des paysages magnifiques et un riche patrimoine. Et ce pays aimerait aussi vivre sous le soleil et simplement profiter de la vie. Mais aujourd’hui ce pays est attaqué, et on ne peut pas rester sans rien faire, même sous le soleil de la Côte d’Azur. Au fond, ce n’est pas seulement la guerre de l’Ukraine, c’est notre guerre à tous. Et oui, parfois c’est difficile de devoir réveiller les gens autour de nous pour leur rappeler cette réalité. Alors on s’adapte : on invente d’autres façons de parler de l’Ukraine – en organisant des séances de cinéma, des concerts, des expositions, des moments d’échange. Pour montrer que ce pays est bien plus que juste une image de guerre.

Un groupe d’enfants ukrainiens accueilli à Nice dans le cadre du projet « Des rêves à l’action »

Arrivez-vous encore à avoir une vie personnelle avec toutes ces responsabilités et à véritablement « déconnecter » ?
Pour être honnête, cela ne m’arrive pas souvent. Mais j’ai de la chance d’avoir une famille qui me comprend et qui me soutient. Disons que c’est ma vie personnelle qui a su s’adapter à ce rythme. Et puis, quand on sait comment vivent les gens en Ukraine aujourd’hui, on ne va pas se plaindre. Continuer à travailler sans baisser les bras, c’est la moindre des choses que je puisse faire pour l’Ukraine.

Après toutes ces années en France, vous sentez-vous davantage française ou ukrainienne ?
C’est difficile à dire. Dans ma vie de tous les jours je suis française, c’est mon quotidien. Mais mon âme, la façon dont je ressens le monde, tout ça reste profondément ukrainien. Et j’ai compris qu’on n’a pas à choisir entre les deux. Quitter un pays ne signifie pas renier ses racines. Elles nous donnent la force. On peut vivre en harmonie sans avoir à choisir, à condition de ne pas oublier d’où l’on vient et avec respect et gratitude pour notre pays d’accueil.

Qu’est-ce qui vous manque le plus de l’Ukraine ?
Sa beauté. Ses paysages immenses. Et bien sûr, les endroits où j’ai passé mon enfance, ceux qui restent gravés en moi. Son climat me manque aussi, avec ses vraies saisons. Et aussi, l’ouverture d’esprit des Ukrainiens, cette volonté de vivre libre qui est très inspirante.

Et, à l’inverse, qu’est-ce que vous aimez le plus dans la vie sur la Côte d’Azur ?
Mes enfants sont nés sur la Côte d’Azur. Alors c’est ici que j’écris une nouvelle page de ma vie, une page remplie de nos souvenirs à tous. Et cette page, je l’aimerai pour toujours. Et j’aime aussi profondément la richesse culturelle de la région. Cette lumière, cette douceur de vivre, mais aussi ce mélange incroyable d’histoire, d’art et de cultures qui se croisent ici. On ne s’en lasse jamais.

Est-ce que vous imaginez un jour retourner vivre définitivement en Ukraine, ou considérez-vous désormais la France comme votre deuxième pays ?
J’ai appris qu’il ne faut jamais dire jamais. Aujourd’hui, ma vie est en France. Mais qui sait ce que l’avenir nous réserve ? Je suis optimiste, je crois en la victoire de l’Ukraine. C’est un pays très riche, et il y aura tant de choses à faire pour le reconstruire. Alors, on verra.

La reconstruction de l’Ukraine sera l’un des grands défis des prochaines années. Quel rôle les Ukrainiens installés à l’étranger, notamment en France, pourront-ils jouer ?
Chaque Ukrainien à l’étranger doit se souvenir de sa responsabilité : celle de représenter son pays. Nous devons tous, en quelque sorte, être des ambassadeurs. Prendre la parole pour raconter la vérité, pour combattre la propagande. Et après la guerre, les liens qui se sont déjà créés entre la France et l’Ukraine devront être renforcés – les liens économiques, mais aussi les liens culturels, humains. C’est là que la communauté ukrainienne en France aura un rôle essentiel à jouer.

À quoi ressemblera, selon vous, l’Ukraine dans dix ans ?
Je suis optimiste, alors j’ai envie de croire en un bel avenir pour l’Ukraine. De façon réaliste, tout dépendra de la durée de cette guerre. Pas de son issue, car pour moi, l’Ukraine l’a déjà gagnée. Elle l’a gagnée le troisième jour, en février 2022. Quand le monde entier retenait son souffle, s’attendant à voir le pays tomber comme l’ennemi l’avait prédit. Et quand l’Ukraine a tenu tête à cette armée que tout le monde croyait si puissante. Quand nos forces sont parvenues à l’arrêter et à la repousser, et que nos civils sont devenus bénévoles pour se battre. C’est à ce moment précis que l’Ukraine a gagné. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’une question de temps. Toute dictature a une fin, et l’empire russe va s’effondrer. Il faut tenir et résister jusqu’à ce moment-là. Et pour cela, nous avons besoin de soutien. Si nous y arrivons, alors dans dix ans, l’Ukraine sera un pays magnifique, reconstruit, avec ses terres si riches, et plus accueillant que jamais.

Si vous aviez aujourd’hui un message à adresser directement aux Français qui nous lisent, quel serait-il ?
Si nous voulons vivre dans un monde libre et démocratique, alors continuez à soutenir l’Ukraine dans son combat contre la barbarie.

Enfin, en ce 24 août 2026, si vous deviez définir l’Ukraine d’aujourd’hui en un seul mot, lequel choisiriez-vous ?
Résilience.

Iryna Podyryako-Bourdelles aux côtés du réalisateur Michel Hazanavicius et d’un militaire ukrainien, lors de l’événement « Forces culturelles »

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