Le 10 juillet 1940, dans le théâtre du Grand Casino de Vichy, l’Assemblée nationale française réunie en séance extraordinelle vote les pleins pouvoirs au maréchal Philippe Pétain. Le texte adopté autorise le chef du gouvernement à promulguer par décret une nouvelle constitution de l’État français. Sur 649 parlementaires présents, 569 votent pour, 80 contre et 20 s’abstiennent. En quelques heures, la IIIe République s’est suicidée. Ce qui naît à sa place, sous le nom d’État français, sera le régime de Vichy, engagé jusqu’à l’irréparable dans la voie de la collaboration avec l’occupant nazi.
La défaite comme matrice du coup d’État
Pour comprendre le vote du 10 juillet, il faut mesurer l’état de sidération dans lequel se trouve la France en cet été 1940. L’armée française, réputée la première du monde depuis la victoire de 1918, a été écrasée en six semaines par la Wehrmacht. Paris a été abandonné sans combat. Le gouvernement a fui Tours, puis Bordeaux, avant de s’installer à Vichy, petite ville thermale auvergnate choisie pour ses hôtels nombreux et son bon réseau téléphonique. L’armistice a été signé le 22 juin. C’est dans ce contexte d’effondrement total que Pierre Laval, vice-président du Conseil et homme de manoeuvre redoutable, orchestre la liquidation de la République. Pendant plusieurs jours, il manoeuvre sans relâche auprès des parlementaires, usant tour à tour du patriotisme blessé, de l’anglophobie ravivée par l’attaque britannique contre la flotte française à Mers-el-Kébir une semaine plus tôt, de la peur de l’Allemagne et du chantage direct. Le 10 juillet au matin, dans une réunion préliminaire au Grand Casino, il convainc les derniers hésitants en leur donnant lecture d’une lettre du maréchal Pétain et en promettant des garanties qui ne seront jamais tenues. Pétain lui-même a soigneusement évité de se présenter devant « ces gens-là » qu’il méprise. Sitôt le vote acquis, il outrepasse la mission qui lui a été confiée et s’arroge des pleins pouvoirs absolus. À 84 ans, le vainqueur de Verdun entame une carrière de dictateur.
Les quatre-vingts qui dirent non
Dans la débâcle morale de cette journée, 80 parlementaires refusèrent de voter les pleins pouvoirs : 57 députés et 23 sénateurs. Ils sont d’une diversité remarquable : des socialistes comme Léon Blum, des radicaux, d’anciens communistes ayant rompu avec leur parti après le pacte germano-soviétique, un démocrate-chrétien comme Auguste Champetier de Ribes, un industriel catholique comme le marquis de Moustiers. Le jeune député Vincent Badie, à qui on refuse l’accès à la tribune, lance en guise d’interruption : « Vive la République, quand même ! » L’Histoire leur donnera raison : le régime de Vichy ne respectera aucune des promesses faites ce jour-là, liquidera immédiatement les assemblées parlementaires et s’engagera dans la collaboration jusqu’aux rafles et à la déportation des Juifs de France. Ces quatre-vingts parlementaires payèrent leur courage à des prix divers. Deux d’entre eux furent assassinés, François Camel et Marx Dormoy. Dix furent déportés, dont cinq ne revinrent jamais. Ils eurent, après le général de Gaulle, le mérite de dire non à l’heure où presque tout le monde disait oui, sauvant ainsi l’honneur d’une République que la majorité de ses représentants venait d’abandonner.
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