Tout commence en août 2023, dans un pavillon tranquille de la Sarthe. Bruno D., retraité, est enlevé sous les yeux de ses voisins par de faux livreurs. En réalité, les ravisseurs visent son fils, un streamer devenu millionnaire grâce aux cryptomonnaies. Quelques heures plus tard, celui-ci verse près de 1,7 million d’euros en ethereum pour libérer son père. L’épisode marque le point de départ d’une série d’enlèvements qui vont terroriser le milieu de la crypto en France. Le gang, composé de jeunes déjà connus de la justice et pour certains passés par la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy, se structure vite. Logistique, repérages, appartements loués pour les séquestrations : rien n’est laissé au hasard. À la tête de l’organisation, un certain Badiss Bajjou, 22 ans, en cavale au Maroc. Ses consignes, transmises via messageries chiffrées, orchestrent les rapts à distance. L’un de ses lieutenants, Djelloul C., alias « le Mexicain », arrêté dès le premier enlèvement, continue pourtant de coordonner certaines opérations depuis sa cellule, à l’aide d’un simple iPhone 8.
Un mode opératoire d’une brutalité croissante
Après Bruno D., les victimes suivantes subissent une violence inédite. En janvier 2025, David Balland, cofondateur de Ledger, est kidnappé avec sa compagne. Pour accélérer la rançon, ses geôliers lui sectionnent un doigt. Trois mois plus tard, le père d’un joueur de poker fortuné est à son tour enlevé à Paris. Les ravisseurs exigent huit millions d’euros en cryptomonnaie, multipliant insultes et menaces. Dans leurs messages, ils détaillent un programme macabre : amputations répétées, tortures, jusqu’à la mise à mort. Après cinquante-huit heures de calvaire et la mutilation d’un doigt, la victime est libérée par un assaut de la BRI. Les enquêteurs, en exploitant le téléphone de Djelloul C., découvrent l’ampleur du réseau et ses projets. Les notes retrouvées listent cagoules, tasers, serflex, téléphones prépayés, véhicules maquillés. Les policiers comprennent que plusieurs attaques étaient planifiées à la chaîne. D’autres rapts sont recensés, certains avortés de justesse, notamment en Belgique, où la compagne d’un entrepreneur crypto avait déjà été prise pour cible.
La chute du « cerveau » au Maroc
Face à la multiplication des affaires, la coopération judiciaire s’intensifie. En mai, le ministre de l’intérieur français obtient l’appui de son homologue marocain. Le 3 juin 2025, Badiss Bajjou est arrêté à Tanger. La « dénonciation officielle » permet au Maroc de le poursuivre sur son sol, faute d’extradition. Malgré cette arrestation, les dossiers restent éparpillés entre plusieurs juridictions françaises, compliquant la centralisation des preuves. Les avocats des parties civiles dénoncent un manque de coordination, alors même que le mode opératoire, le commanditaire et les principaux exécutants sont identifiés. Cette série criminelle, inédite par sa violence et son recours systématique aux rançons en cryptomonnaies, révèle la vulnérabilité d’un secteur exposé et ostentatoire. Elle illustre aussi l’agilité de réseaux capables d’orchestrer des rapts depuis l’étranger ou même depuis une cellule de prison. Mais avec l’arrestation de Bajjou, les enquêteurs espèrent avoir mis fin, au moins provisoirement, à un cycle de kidnappings ultraviolents qui aura marqué l’année 2025.