Ils traquaient autrefois la sole, la Saint-Jacques ou le maquereau. Mais depuis plusieurs mois, certains pêcheurs de Normandie naviguaient en eaux bien plus troubles. L’affaire du Lucky et de l’IZ-MY, deux chalutiers saisis à Ouistreham en avril 2025, révèle une réalité saisissante : l’implication directe de marins-pêcheurs dans le narcotrafic international. Leur rôle ? Récupérer en pleine mer des ballots de cocaïne largués par des cargos – une méthode appelée « drop-off », de plus en plus prisée pour contourner les ports ultra-surveillés comme Le Havre ou Anvers. En tout, 615 kg de cocaïne ont été saisis. Onze personnes mises en examen, dont plusieurs marins de Ouistreham, Trouville, Tancarville et Le Havre. Un réseau structuré, infiltré par la police judiciaire et les douanes, au terme de mois de filatures, d’écoutes, et même de micros placés à bord des chalutiers. Une opération digne d’un scénario de polar, mais aux conséquences bien réelles.
De la dette aux menaces : l’engrenage
Parmi les mis en cause, Damien M., patron du IZ-MY, a reconnu sa participation à plusieurs opérations en mer. Sa compagne, enceinte, raconte un homme acculé par les dettes, avec un crédit de 500 000 euros sur le dos et un salaire à peine dégagé. La promesse d’un gain rapide – 50 000 euros pour une seule traversée – aurait suffi à le faire basculer. D’autres, comme Éric B. ou Anthony Q., ont évoqué des menaces, des pressions, des rendez-vous imposés par des commanditaires – les frères D., figures centrales du dossier. Certains auraient même craint pour la sécurité de leurs proches. Dans les écoutes, il est question de « tonnes de dorades » pour désigner les cargaisons de coke, de « 800 000 euros » offerts pour une opération, ou d’un policier corrompu payé 15 000 euros par mois. Et lorsque les pêcheurs expriment des doutes ou veulent reculer, les narcos insistent. L’un d’eux aurait même vu débarquer des émissaires sur son bateau, venus lui remettre un téléphone pour organiser la suite.
Un trafic millimétré, une arrestation spectaculaireLe 2 avril 2025, le Lucky quitte Ouistreham, suivi d’une vedette rapide. Sur les ondes, la PJ capte tout : les balises lumineuses en mer, les consignes de transbordement, les discussions codées. L’opération est lancée. Quelques heures plus tard, la vedette est interceptée à une écluse près de Tancarville. À bord : 615 kg de cocaïne, des gants encore humides, et deux des hommes-clés du réseau. En quelques heures, les autres protagonistes sont arrêtés à leur retour au port. Fin de partie pour un système bien rodé, qui semble avoir fonctionné à plusieurs reprises. Depuis, à Ouistreham, le silence est pesant. Certains défendent encore les marins mis en cause, estimant qu’ils ont été livrés à eux-mêmes. Mais pour Dimitri Rogoff, président du comité régional des pêches, le discours victimaire ne tient pas : « On n’est jamais obligé de tomber là-dedans. Et ça jette le discrédit sur toute une profession. » Une réunion de prévention est prévue à la rentrée pour alerter les professionnels des risques… judiciaires, mais aussi physiques. À Port-en-Bessin, un chalutier a récemment brûlé sans explication claire. Un accident ? Ou un avertissement signé des narcos ? À quai, plus personne ne croit à la coïncidence.