Nucléaire en surchauffe : EDF forcée d’anticiper le dérèglement climatique
Nucléaire en surchauffe : EDF forcée d’anticiper le dérèglement climatique

À Paluel et Penly, EDF a changé de cap. Finies les prévisions optimistes : l’énergéticien table désormais sur les pires scénarios climatiques du GIEC. Exit la cible des +1,5 °C de l’accord de Paris. Lors d’une réunion publique tenue à Petit-Caux, EDF a levé le voile sur sa stratégie d’adaptation. Canicules, élévation du niveau de la mer, pénurie d’eau douce : l’entreprise planifie ses réponses jusqu’en 2100. Sur place, les élus locaux ne cachent pas leur inquiétude. Sur le littoral dieppois, le climat inquiète autant que les solutions proposées. Depuis 2003 et les premières grandes chaleurs, EDF a créé un service dédié à ces questions. Sa feuille de route climatique, pensée site par site, s’articule en étapes clés à l’horizon 2030, 2050, 2070 et 2100. Deux axes principaux : atténuer les émissions de CO₂, et adapter progressivement les centrales aux réalités du terrain. Mais l’entreprise assume désormais une position sans ambiguïté : les scénarios les plus optimistes ne sont plus jugés crédibles. « Nous avons objectivement renoncé à travailler sur l’accord de Paris », reconnaît Catherine Halbwachs, directrice du projet Adapt.

L’eau, point de friction majeur

Les centrales côtières doivent faire face à une hausse prévue de +2,9 °C d’ici la fin du siècle, mais aussi à une élévation du niveau de la mer déjà amorcée. EDF travaille sur la propagation locale des vagues, la variation des marées, les effets cumulés des tempêtes. Pourtant, c’est l’eau douce qui cristallise toutes les tensions. Pour produire de l’électricité, les réacteurs doivent puiser d’immenses volumes. « Quatre réacteurs, c’est 400 000 m³ par an, soit l’équivalent de la consommation de 7 500 habitants », rappelle Frédéric Weisz, vice-président de Dieppe-Maritime, qui fustige le manque de réponses sur ce point. « En période de stress hydrique, il faut alimenter la population, puis l’agriculture. Et après, il resterait quoi ? » EDF affirme s’être engagée à réduire de 10 % sa consommation industrielle d’eau. L’entreprise explore la récupération des eaux de pluie, la réutilisation des circuits internes et le stockage pour gérer les périodes d’étiage. Chaque année, elle consacre près de 7 millions d’euros à la recherche sur l’adaptation climatique, et 2 millions à la préservation de la biodiversité. Mais ces mesures sont encore en cours d’étude. « Nous nous préparons à des périodes de manque d’eau plus longues », admet la direction.

Pour le grand public, une consultation

Alors que 17 milliards d’euros sont promis au chantier EPR2, les élus demandent des garanties immédiates. En parallèle, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) a ouvert une consultation publique sur la poursuite du fonctionnement des réacteurs de 1 300 mégawatts au-delà de 40 ans. L’ASNR exige un plan clair sur la gestion des fuites, l’efficacité des installations, et la réduction des volumes d’eau prélevés — volumes qu’elle encadre directement. La consultation est ouverte jusqu’au 15 juin sur le site de l’ASNR. Alors que le nucléaire revient au cœur de la stratégie énergétique française, une réalité s’impose : produire sans eau devient un casse-tête. Entre ambitions industrielles, contraintes écologiques et incertitudes climatiques, l’avenir des réacteurs normands se joue désormais à la décimale près.

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