Daud Mahmoud Abdullah avait quitté sa ville natale d’Aweil, au Soudan du Sud, dans les années 1980, en pleine guerre civile qui allait coûter la vie à environ deux millions de personnes. À 60 ans, après six mois passés dans une prison soudanaise, il a franchi en juillet la frontière de son pays d’origine pour la première fois depuis quarante ans. « Je suis vivant », s’est-il rappelé en respirant profondément.
Le Soudan, qui lui avait autrefois servi de refuge, est depuis avril 2023 déchiré par une guerre civile qui a déjà fait quelque 40 000 morts et déplacé près de 13 millions de personnes, selon l’ONU. Abdullah vivait à Wad Madani, capitale de l’État d’Al Jazirah, lorsqu’il a été arrêté par l’armée soudanaise et accusé de collaborer avec les Forces de soutien rapide (RSF), un groupe paramilitaire héritier des Janjawid, responsables d’exactions de masse au Darfour.
Abdullah raconte avoir été « battu, torturé et brûlé avec des cigarettes » pour le faire avouer. Sans jamais avoir été inculpé ni avoir confessé, il a été incarcéré dans des conditions effroyables. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a dénoncé en mars un « schéma généralisé de détention arbitraire, torture et mauvais traitements » de la part à la fois de l’armée soudanaise et des RSF.
Les récits recueillis par l’Associated Press auprès de plusieurs anciens prisonniers confirment l’horreur : cellules surpeuplées où les détenus devaient dormir recroquevillés, nourriture réduite à une poignée et un gobelet d’eau par jour, passages à tabac fréquents. Un détenu a dit avoir subi plus de 18 séances de torture électrique, un autre avoir été mutilé au couteau. Abdullah se souvient d’avoir partagé sa cellule avec des cadavres laissés trois jours sans être retirés après la mort de 28 codétenus en une seule nuit.
Fin juillet, 99 prisonniers sud-soudanais ont été extraits de leurs cellules sans explication. Un d’entre eux est mort avant la fin du transfert. Le 28 juillet, les 98 survivants ont été emmenés jusqu’à la frontière puis confiés aux autorités du Soudan du Sud, à Renk, une ville devenue le principal point de passage pour les rapatriés.
Mais l’espoir d’un retour à la maison se heurte à une nouvelle réalité : depuis l’arrêt, en juin 2025, du programme humanitaire de transport financé par l’ONU faute de fonds, près de 12 000 personnes s’entassent aujourd’hui dans et autour du centre de transit de Renk, six fois au-delà de sa capacité. Des milliers de familles vivent dans des abris de fortune en bois et en tissu, suspendues à un avenir incertain.
Malgré ces conditions précaires, Abdullah a retrouvé sa femme, sa fille et son frère cadet, qui avaient fui vers le sud après ses arrestations répétées. « Quand j’ai vu Abdullah, j’ai remercié Dieu », confie son épouse. « Nous ne pensions pas le revoir vivant. » L’ancien prisonnier espère désormais rejoindre Aweil avec ses proches, et tente de contacter sa famille restée au Soudan pour organiser leur retour. « Si nous nous retrouvons tous sains et saufs, nous irons à Aweil, ensemble », dit-il.