C’était il y a 10 ans jour pour jour. Le jeudi 14 juillet 2016, plusieurs dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées sur la Promenade des Anglais, à Nice. Des familles niçoises, des vacanciers français, des touristes étrangers et de nombreux enfants sont venus assister au feu d’artifice de la fête nationale. La chaussée longeant la mer est en grande partie réservée aux piétons. Des barrières et des véhicules de police délimitent le périmètre fermé à la circulation.La France vit alors sous le régime de l’état d’urgence, instauré après les attentats du 13 novembre 2015. L’Euro de football s’est terminé quatre jours plus tôt. Les festivités du 14-Juillet sont maintenues dans tout le pays, avec des dispositifs de sécurité renforcés. À Nice, le feu d’artifice commence vers 22 heures et s’achève aux alentours de 22h20.
Après le bouquet final, la foule se disperse lentement. Certains spectateurs remontent vers le centre-ville. D’autres marchent encore sur la promenade ou restent près des plages. Des parents tiennent leurs enfants par la main. Les stands de confiseries et de restauration continuent de fonctionner. Les trottoirs restent particulièrement chargés.
Un camion de 19 tonnes préparé plusieurs jours auparavant
L’homme qui va commettre l’attentat se nomme Mohamed Lahouaiej-Bouhlel. Âgé de 31 ans, de nationalité tunisienne et domicilié à Nice, il travaille notamment comme chauffeur-livreur. Il n’est pas connu des services de renseignement pour radicalisation. Il a cependant été condamné quelques mois auparavant dans une affaire de violence routière.
Le 11 juillet, trois jours avant l’attaque, il loue un camion de livraison blanc de 19 tonnes auprès d’une agence située à Saint-Laurent-du-Var. Le véhicule devait être rendu le 13 juillet. Il ne le restitue pas.
Les images de vidéosurveillance exploitées pendant l’enquête montrent que le camion circule à plusieurs reprises sur la Promenade des Anglais au cours des journées précédant l’attentat. Onze passages sont recensés. À plusieurs reprises, le conducteur monte sur le trottoir, manœuvre près du bord de mer et observe les lieux. Ces déplacements permettent de reconnaître l’itinéraire, les accès, les obstacles et l’emplacement des barrages installés pour la fête nationale.
Le 14 juillet, le poids lourd est stationné dans l’ouest de Nice. Mohamed Lahouaiej-Bouhlel rejoint le véhicule à vélo, place celui-ci à l’arrière du camion, puis prend le volant. Son téléphone, ses déplacements et les enregistrements vidéo permettront ensuite aux enquêteurs de retracer une préparation menée sur plusieurs jours.
22h33 : le camion débouche près de l’hôpital Lenval
À 22h33, une caméra municipale filme le camion blanc lorsqu’il s’engage sur la Promenade des Anglais dans le secteur de Magnan, à proximité de l’hôpital pour enfants Lenval. Il roule d’ouest en est, en direction du centre de Nice.
Dans les premières secondes, certaines personnes peuvent encore croire à une erreur de circulation ou à un véhicule de livraison engagé par mégarde sur la promenade. Cette hypothèse disparaît presque immédiatement. Le camion accélère et se dirige volontairement vers les piétons.
Le véhicule monte sur le trottoir situé du côté de la mer. Il percute les premières personnes présentes sur son passage. Le conducteur ne cherche pas à freiner ni à reprendre une trajectoire normale. Il modifie au contraire sa direction pour atteindre les groupes rassemblés devant lui.
La course commence dans une partie de la promenade où la foule est moins compacte que dans le centre. Le poids lourd prend rapidement de la vitesse. Selon les constatations de l’enquête et plusieurs témoignages, il atteint par moments une vitesse proche de 80 à 90 km/h.
Le barrage de Gambetta est franchi
Environ 400 mètres après son entrée sur la promenade, le camion approche de l’intersection avec le boulevard Gambetta. Un barrage y marque le début de la partie entièrement réservée aux piétons. Il est composé d’un véhicule de police municipale, de barrières mobiles et de séparateurs de voies. Mohamed Lahouaiej-Bouhlel ne s’arrête pas. Il monte sur le trottoir pour contourner le dispositif et pénètre dans la zone où la concentration de spectateurs est beaucoup plus forte.
À partir de ce point, les images de vidéosurveillance montrent un véhicule qui effectue des écarts successifs entre la chaussée et le trottoir. Le camion ne suit pas une ligne droite. Le conducteur dirige le poids lourd vers les groupes de personnes, change de voie, revient vers le bord de mer puis repart vers le centre de la chaussée.
Les témoins comprennent qu’une attaque est en cours. Des centaines de personnes se mettent à courir. Certaines descendent sur la plage. D’autres cherchent refuge derrière des palmiers, des kiosques, des terrasses ou dans les hôtels. Des parents tentent de soulever leurs enfants et de les éloigner de la trajectoire du camion. Plusieurs personnes chutent dans le mouvement de panique. La progression du poids lourd laisse des victimes sur près de deux kilomètres. Des familles sont séparées. Des téléphones et des effets personnels sont abandonnés sur la chaussée. Des survivants s’arrêtent pour porter secours aux blessés alors que le camion poursuit encore sa route.
Des passants tentent de stopper le poids lourd
Pendant la course, plusieurs personnes essaient de ralentir ou d’arrêter le camion. Alexandre Niguès, qui circule à vélo, se rapproche du véhicule et tente d’atteindre la cabine. Il prend des risques considérables alors que le poids lourd continue d’avancer au milieu des piétons. Un autre homme, Franck Terrier, se lance à la poursuite du camion avec son scooter. Il roule au milieu des personnes qui fuient et des victimes étendues sur la chaussée. Lorsqu’il parvient à la hauteur de la cabine, il abandonne son deux-roues, monte sur le marchepied et frappe le conducteur.
Mohamed Lahouaiej-Bouhlel tient une arme de poing. Il frappe Franck Terrier avec son arme, puis tire dans sa direction lorsqu’il tombe du camion. Le projectile ne l’atteint pas. Une voiture de police tente également de rejoindre le poids lourd, mais la densité de la foule et le mouvement des personnes qui fuient rendent la poursuite extrêmement difficile. Des policiers placés plus loin sur la promenade voient arriver les spectateurs paniqués avant d’apercevoir le camion.
Le camion ralentit près du Negresco
À l’approche de l’hôtel Negresco et du palais de la Méditerranée, le camion heurte une pergola et plusieurs obstacles. Sa vitesse diminue, mais le véhicule repart. Le conducteur continue de viser les personnes qui se trouvent devant lui, souvent de dos et encore inconscientes de ce qui arrive.
À 22h35 et 46 secondes, le poids lourd cale. Il se trouve près du palais de la Méditerranée, après avoir parcouru environ 1,7 kilomètre depuis son entrée sur la promenade. Des policiers de la brigade spécialisée de terrain de Nice arrivent à hauteur du camion. L’assaillant tire plusieurs fois depuis la cabine. La vitre est brisée par les échanges de coups de feu. Les policiers ripostent avec leurs armes de service. Le tir se poursuit pendant plus d’une minute. Les policiers cessent de faire feu lorsqu’ils constatent que le conducteur ne bouge plus. Mohamed Lahouaiej-Bouhlel est mort dans la cabine. Du début de la course à sa neutralisation, l’attaque a duré environ quatre minutes et dix-sept secondes.
Une arme réelle et plusieurs objets factices dans la cabine
Lorsque les forces de l’ordre sécurisent le camion, elles découvrent l’arme de poing utilisée contre les policiers. D’autres objets ressemblant à des armes sont également retrouvés dans le véhicule. Plusieurs se révéleront factices. Les policiers ignorent encore si l’homme a agi seul, si d’autres assaillants se trouvent dans la ville ou si des explosifs ont été placés dans le camion. La zone est donc traitée comme une scène d’attentat susceptible de présenter d’autres dangers.
Des rumeurs de fusillades, de prises d’otages et de complices armés circulent dans Nice. Les policiers fouillent les abords, inspectent les hôtels et sécurisent les rues voisines. Une partie de la population reste confinée dans les restaurants, les établissements de nuit, les halls d’immeubles et les chambres d’hôtel. La menace immédiate est pourtant terminée. Aucun deuxième assaillant n’est découvert sur la promenade. L’enquête établira que Mohamed Lahouaiej-Bouhlel conduisait seul le camion pendant l’attaque.
Une scène de crime longue de près de deux kilomètres
Dès l’immobilisation du camion, les policiers, pompiers, personnels du SAMU et secouristes découvrent une zone d’une ampleur exceptionnelle. Les victimes sont réparties sur près de deux kilomètres, depuis le secteur de Lenval jusqu’aux abords du palais de la Méditerranée. Les appels d’urgence se multiplient. Les premiers secours doivent à la fois vérifier que la zone est sécurisée, localiser les victimes, déterminer la gravité des blessures et organiser les évacuations. De nombreux professionnels de santé présents parmi les spectateurs commencent spontanément à prodiguer les premiers soins. Des habitants et des touristes utilisent des vêtements, des serviettes et du matériel disponible dans les commerces pour protéger les blessés. Certains déplacent des tables et des chaises pour créer des espaces de prise en charge. D’autres guident les secours ou restent auprès de personnes isolées.
Le préfet déclenche le plan ORSEC-NOVI, conçu pour les événements provoquant un grand nombre de victimes. Le centre hospitalier universitaire de Nice active son plan blanc. Des renforts médicaux sont rappelés. Les blocs opératoires et les services d’urgence se préparent à recevoir un afflux massif de patients.
Le Negresco et plusieurs établissements transformés en postes de secours
L’hôtel Negresco devient l’un des principaux lieux de prise en charge improvisés. Son hall et ses espaces communs accueillent des blessés, des survivants et des personnels médicaux. Le High Club, établissement situé sur la promenade, sert également au regroupement et au tri des victimes. Le palais de la Méditerranée accueille un poste de commandement.
Les ambulances évacuent les blessés vers plusieurs établissements de Nice et des Alpes-Maritimes. Les cas les plus graves sont dirigés vers les services de réanimation et de chirurgie. Les victimes sont parfois transportées sans identité connue, ce qui complique les recherches menées par les familles.
Pendant toute la nuit, des proches parcourent les hôpitaux, appellent les services d’urgence et publient des avis de recherche sur les réseaux sociaux. Les autorités doivent identifier les personnes décédées, recouper les signalements de disparition et informer les familles. La Promenade des Anglais reste fermée. Les enquêteurs photographient la chaussée, numérotent les indices, récupèrent les téléphones et les objets abandonnés, puis examinent les enregistrements des dizaines de caméras municipales.
86 morts et 458 blessés
Le bilan humain augmente au fil des heures et des semaines. Quatre-vingt-six personnes meurent des suites de l’attentat. Certaines sont tuées sur le coup. D’autres succombent plus tard à leurs blessures.
Parmi les victimes figurent des enfants et des adolescents. Quinze mineurs perdent la vie. Des familles entières sont touchées. Les personnes tuées sont de nombreuses nationalités, reflet de la population présente ce soir-là dans une ville touristique.
Le nombre officiel de blessés est finalement fixé à 458. Ce bilan regroupe les personnes souffrant de blessures physiques de gravité variable. Il ne permet pas de mesurer le nombre beaucoup plus élevé de témoins, de proches et de secouristes durablement marqués sur le plan psychologique.
Le commissaire de police Emmanuel Grout, directeur départemental adjoint de la Police aux frontières dans les Alpes-Maritimes, fait partie des personnes tuées. Il assistait au feu d’artifice lorsqu’il a été percuté.
L’enquête reconstitue les derniers jours du terroriste
Dans les heures qui suivent, les enquêteurs identifient Mohamed Lahouaiej-Bouhlel grâce aux documents retrouvés dans le camion et aux vérifications effectuées auprès de l’agence de location. Son domicile est perquisitionné. Son épouse, dont il est séparé, ainsi que plusieurs personnes de son entourage sont placées en garde à vue.
L’exploitation de son téléphone et de son ordinateur montre qu’il a consulté des contenus extrêmement violents, des vidéos de propagande djihadiste et des informations consacrées à des attentats. Les enquêteurs retrouvent également les traces de ses repérages et de ses démarches pour obtenir une arme.
Son profil ne correspond pas à celui d’un militant religieux anciennement engagé. Il consomme de l’alcool, des stupéfiants et ne pratique pas régulièrement la religion. Ses proches le décrivent comme violent, instable et imprévisible. Les investigations établissent toutefois une consommation récente de propagande terroriste et une préparation concrète de l’attaque.
Le 16 juillet 2016, l’organisation État islamique revendique l’attentat par l’intermédiaire de son agence de propagande. Elle présente Mohamed Lahouaiej-Bouhlel comme l’un de ses soldats. L’enquête ne découvre cependant aucune preuve d’un ordre transmis directement par l’organisation. La revendication sera considérée comme opportuniste, l’État islamique ayant récupéré l’acte après son exécution.
Les relations du terroriste examinées pendant des années
L’enquête cherche ensuite à déterminer si des proches connaissaient son projet ou l’avaient aidé. Plusieurs personnes sont poursuivies pour avoir participé à la recherche d’armes, aux démarches entourant la location du camion ou à des échanges pouvant révéler une connaissance de ses intentions. Aucun accusé n’est présenté comme ayant conduit le camion ou participé physiquement à l’attaque. Le dossier judiciaire porte sur les soutiens matériels et idéologiques que Mohamed Lahouaiej-Bouhlel aurait reçus avant le 14 juillet.
Le procès s’ouvre le 5 septembre 2022 devant la cour d’assises spéciale de Paris. Huit accusés comparaissent. L’auteur de l’attentat, mort dans le camion, ne peut pas répondre de ses actes. Pendant plus de trois mois, la cour étudie ses derniers mois, ses relations, ses messages, ses repérages et les responsabilités éventuelles de son entourage.
Le 13 décembre 2022, les huit accusés sont condamnés à des peines allant de deux à dix-huit ans de prison. Mohamed Ghraieb et Chokri Chafroud, reconnus coupables d’association de malfaiteurs terroriste, reçoivent les peines les plus lourdes. Ils font appel. En juin 2024, la cour d’assises spéciale les condamne de nouveau à dix-huit ans de réclusion criminelle, avec une période de sûreté des deux tiers.
Dix ans après, la Promenade des Anglais reste un lieu de mémoire
Le 14 juillet 2026 marque le dixième anniversaire de l’attentat. Les noms des 86 personnes tuées restent au centre des cérémonies organisées à Nice. Le mémorial installé dans le jardin de la villa Masséna et l’Ange de la baie, placé près de l’endroit où le camion a terminé sa course, accueillent les hommages des familles et des autorités.
À Nice, le traditionnel feu d’artifice du 14 juillet a été remplacé par un hommage lumineux : 86 faisceaux sont projetés au-dessus de la mer, un pour chaque personne tuée.