Retour sur « En répétition » : quand le théâtre devient terrain de guerre
Samuel Gallet En répétition

Un texte hanté par la figure de Macbeth, les démons de la création et les colères d’une époque. Avec En répétition, l’auteur Samuel Gallet signe une plongée captivante dans le monde du théâtre, entre tragédie intime, satire féroce et vertige contemporain. Commandée pour les apprentis du Studio | ESCA, la pièce donne à voir les coulisses d’une mise en scène en train de se faire… ou de se défaire.

Théâtre maudit, jeunesse en feu

Eva, jeune metteuse en scène, rassemble une troupe de comédien·nes pour monter Macbeth, la pièce de Shakespeare que l’on dit maudite. Et pour cause : dix ans plus tôt, sa propre mère est morte en répétant ce même texte. Dès les premières scènes, une tension monte, entre ambitions rivales, conflits générationnels et souvenirs enfouis. Mais au-delà du huis clos théâtral, En répétition parle d’un monde en crise : guerres, effondrement climatique, violences politiques. À travers les répétitions, les comédiens incarnent les vertiges d’une génération qui doute, s’interroge sur le sens de l’art, sur son avenir, sur la violence qui traverse notre époque. Le théâtre devient ici une zone de résonance, où les secousses du monde s’invitent sur le plateau.

Le texte de Gallet, porté par les mises en scène de Paul Desveaux et Vincent Arfa en février 2023, fait basculer progressivement la comédie grinçante vers une tragédie troublante. Au fil des répétitions, les névroses remontent, la folie s’infiltre, et la malédiction shakespearienne devient le miroir d’une jeunesse hantée par ses peurs. À l’heure où la guerre en Ukraine s’invite dans les esprits et où la planète semble brûler, Macbeth devient le prisme d’un monde où tout vacille.

Le théâtre comme miroir brisé

Mais En répétition n’est pas seulement un commentaire sur le chaos extérieur. Il interroge aussi la matière même du théâtre : pourquoi jouer ? Pour qui ? Que veut-on dire en montant une œuvre vieille de plusieurs siècles ? Le texte multiplie les mises en abyme, les clins d’œil à la pratique théâtrale, les moments de doute, d’éclats et de confrontations. Samuel Gallet livre un hommage sincère, mais sans complaisance, à ce métier où l’on met tout de soi — jusqu’à parfois perdre pied. « La création peut rendre fou », écrit-il, et cette phrase prend tout son sens dans une pièce où l’art devient à la fois catharsis et malédiction.

Avec ses personnages hauts en couleur — l’intello enragé, l’actrice trop sûre d’elle, le comédien dépassé —, En répétition trace aussi le portrait collectif d’une jeunesse en formation, encore incertaine de sa place, mais brûlante de désir de scène. Dans ce théâtre du dedans et du dehors, où le monde réel ne cesse de faire irruption, la fiction s’effondre parfois, mais c’est pour mieux révéler ce qui palpite derrière le rideau. Une œuvre intelligente, audacieuse, qui interroge autant qu’elle fascine.

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