Le 29 mars 1902, Marcel Aymé naît à Joigny, dans l’Yonne. Sa mère meurt alors qu’il n’a que deux ans, et il est confié, avec sa sœur, à ses grands-parents maternels dans le Jura. Ce monde rural, qu’il découvre entre tuilerie, ferme et moulin, marquera profondément son imaginaire. Le village de Villers-Robert deviendra le décor de plusieurs de ses romans les plus célèbres, comme La Jument verte ou La Table aux crevés. À travers ses années d’enfance, il observe les tensions religieuses et politiques du début du siècle, une expérience fondatrice qui nourrira plus tard ses portraits féroces de la société française. Scolarisé à Dole, puis à Besançon, il échoue à devenir ingénieur à cause de problèmes de santé. C’est pendant une convalescence qu’il se met à écrire.
Après la guerre, Marcel Aymé monte à Paris. Il vit d’emplois divers – agent d’assurances, employé de banque, journaliste – tout en poursuivant son travail littéraire. Il publie son premier roman, Brûlebois, en 1926, puis Aller-retour (1927), mais c’est La Table aux crevés (1929) qui le fait connaître, avec à la clé le prix Renaudot. Sa notoriété s’impose véritablement avec La Jument verte en 1933, dont la verve, la fantaisie et le ton libre choquent autant qu’ils séduisent. À partir de ce moment, il vit de sa plume. Dans ses écrits, Aymé oscille entre réalisme social, fantaisie burlesque et surnaturel. En parallèle de ses romans, il se lance dans la littérature jeunesse (Les Contes du chat perché) et le théâtre, où il brille par son sens du dialogue et son humour grinçant.
Un écrivain à contre-courant, entre satire sociale et engagement personnel
Loin des cénacles intellectuels parisiens, Marcel Aymé reste un solitaire, allergique aux dogmes. Il dépeint la société française avec une ironie mordante, sans jamais sombrer dans le pamphlet idéologique. Dans Le Passe-muraille, La Rue sans nom ou Uranus, il décrit une France des marges, des petits métiers et des grandes lâchetés, toujours avec un mélange de cruauté, de tendresse et d’humour. Il n’épargne personne : ni les collabos ni les résistants opportunistes, ni les juges ni les enseignants, ni même les enfants. Son œuvre Uranus, notamment, provoque le scandale en montrant les abus de l’épuration. Il refuse la Légion d’honneur, critique tous les pouvoirs, soutient parfois des causes mal vues, ce qui lui vaut d’être tantôt classé à gauche, tantôt à droite, parfois même qualifié d’« anarchiste de droite ».
Son style fait la part belle aux dialogues savoureux, aux expressions régionales, à une langue qui respire la vie. Le fantastique, souvent discret, surgit chez lui comme un révélateur du réel. Dans Le Passe-muraille, un homme traverse les murs comme il tente d’échapper à la norme. Avec Clérambard, La Tête des autres ou Lucienne et le boucher, il trouve au théâtre un espace de liberté pour interroger les mœurs et les institutions. Jusqu’à sa mort en 1967, Aymé reste fidèle à sa ligne : un écrivain populaire, mais pas populiste ; un observateur critique, mais profondément humain. Sa tombe au cimetière Saint-Vincent, à Montmartre, où il vécut longtemps, porte l’inscription : « Écrivain français », simple et sans emphase, à l’image de son œuvre.