Couronné du Grand Prix au Festival de Cannes 2025, Valeur sentimentale marque le retour très attendu de Joachim Trier. Quatre ans après Julie (en 12 chapitres), le cinéaste norvégien livre un nouveau récit tout en retenue et en douleur sourde, porté par une atmosphère feutrée et par l’actrice fétiche Renate Reinsve. Entre mémoire et non-dits, il explore avec finesse les fissures d’une famille hantée par les absences et les silences, autour d’une figure paternelle à la fois grandiose et toxique.
Une maison, deux sœurs, et les ombres d’un père
L’histoire commence dans une vieille maison rouge typiquement norvégienne, filmée comme un personnage à part entière. Elle a tout vu : les cris étouffés, les départs sans retour, les drames jamais verbalisés. C’est là que Nora et Agnès ont grandi, dans l’ombre d’un père metteur en scène brillant mais distant, puis dans celle d’une mère épuisée, qu’elles viennent de perdre. Désormais adultes, les deux sœurs se retrouvent confrontées à un retour inattendu : Gustav Borg, leur père, réapparaît après des années de silence. Il souhaite que Nora, devenue actrice de théâtre reconnue, incarne le rôle principal de son dernier film, inspiré du suicide de sa propre mère. Mais Nora refuse, et le cinéaste propose alors le rôle à une star hollywoodienne, Rachel Kemp (jouée par Elle Fanning).
Trier orchestre cette confrontation avec une subtilité remarquable, où chaque regard, chaque geste contient un monde. Il brosse le portrait d’un homme enfermé dans sa vanité créative, incapable de reconnaître ses failles autrement qu’à travers l’art, quitte à instrumentaliser la douleur de ses filles pour nourrir son œuvre. En creux, le film aborde les thèmes de la dépression, de la transmission du trauma, mais aussi de la quête de reconnaissance — artistique, familiale, intime.
Une méditation sur l’héritage et le langage du cinéma
À travers le destin croisé des deux sœurs, Valeur sentimentale interroge la manière dont les blessures d’une génération contaminent la suivante. Le personnage de Nora, interprété avec une grande pudeur par Renate Reinsve, incarne cette mémoire vivante, prise entre loyauté et rejet. Stellan Skarsgård, en père mégalomane mais fragile, livre une performance tout en ambivalence, à la fois imposante et pathétique.
La maison, omniprésente à l’écran, devient l’allégorie de cette mémoire familiale enfermée entre quatre murs : elle craque, penche, semble s’effondrer sous le poids du passé. Comme dans Sound of Falling, également présenté à Cannes, le décor domestique agit comme une conscience spectatrice des drames humains.
Trier signe aussi une réflexion sur le cinéma lui-même, avec une mise en abyme maligne : en tentant de faire jouer à sa fille le rôle de sa propre grand-mère dans un film autobiographique, Gustav Borg déplace les frontières du réel, confond réparation et manipulation. Cette tension entre fiction et vérité traverse tout le film, servi par une mise en scène sobre, presque clinique, mais toujours habitée.
Valeur sentimentale est une œuvre d’une grande maturité, moins enlevée que Julie (en 12 chapitres), mais plus grave, plus ancrée. Joachim Trier continue de cartographier l’intime avec une lucidité rare, explorant les liens filiaux, l’impossibilité du pardon, et les traces que laissent ceux qui n’ont jamais su aimer autrement qu’à distance.