Avec Romería, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2025, la réalisatrice catalane Carla Simón signe un film poignant sur la mémoire familiale et les fantômes de la génération sida. Une œuvre intime et sensible, traversée par la lumière du deuil et la quête de vérité.
Un pèlerinage intime au cœur d’une filiation brisée
À 18 ans, Marina, orpheline depuis l’enfance, débarque pour la première fois sur les rives de l’Atlantique, à Vigo, loin de sa Méditerranée natale. Elle cherche un simple document administratif pour obtenir une bourse d’études, mais surtout, elle tente de combler les trous béants de son histoire. Fille de parents morts du sida dans les années 1980, Marina entreprend un pèlerinage guidé par le journal intime de sa mère biologique.
Dans une famille bourgeoise qu’elle découvre sur le tard, elle trouve oncles, tantes, cousins — et des silences tenaces. Entre conversations gênées et vérités cachées, Marina se confronte à une mémoire familiale ébréchée, faite de non-dits et de blessures jamais cicatrisées. Les repas collectifs, les retrouvailles maladroites, les regards fuyants : chaque scène tisse une tension sourde, nourrie d’une profonde humanité.
Des fragments de passé recomposés entre mer et mémoire
Dans Romería, la mer est omniprésente. Tantôt Atlantique rugissant, tantôt refuge de réminiscences, elle relie Marina à ses parents disparus, en particulier à son père, que tout le monde lui avait dit mort avant sa naissance — un mensonge que sa quête met à nu. C’est sur le voilier rutilant de son oncle comme sur le bateau délabré de son père que Marina sent leur présence, que les liens se reconstituent au-delà des générations.
Carla Simón, après Été 93, continue de puiser dans sa propre biographie pour raconter la perte, les tabous post-franquistes, l’héritage toxique du silence. Le film aborde frontalement l’épidémie de VIH et l’addiction à l’héroïne, sans victimisation ni pathos. Une scène de transe chorégraphiée, dans laquelle les jeunes amants sombrent dans la drogue, en est l’illustration la plus forte. Marina se projette littéralement dans le passé de ses parents, incarnant sa propre mère face à Nuno, son cousin devenu son double paternel le temps d’un flashback charnel.
Dans ce jeu de miroirs, l’interprétation lumineuse de Llúcia Garcia, pour son premier rôle à l’écran, révèle une actrice de justesse et de grâce. De l’adolescente mutique à la femme connectée à sa lignée, elle incarne avec subtilité le passage de l’ignorance à la réappropriation. Et si Romería signifie « pèlerinage », c’est bien d’un retour à soi qu’il s’agit, d’un voyage où le présent guérit les absences et l’océan devient confident.
Présenté en compétition pour la Palme d’or, Romería a su émouvoir la Croisette. Il pourrait bien trouver une place de choix au palmarès.