Avec Toxic, la réalisatrice lituanienne Saulė Bliuvaitė signe un premier long-métrage percutant sur l’adolescence, le corps féminin et les illusions de réussite. En salles ce 16 avril, ce drame brut et stylisé raconte l’histoire de Marija et Kristina, deux jeunes filles de 13 ans, prêtes à tout pour fuir leur quotidien sinistre, quitte à s’abîmer dans un monde de normes absurdes et de violence silencieuse.
Mannequinat ou survie dans une société en ruine
À travers le parcours parallèle de Marija, enfant fragile victime de harcèlement, et Kristina, livrée à elle-même dans un foyer chaotique, Toxic dresse le portrait d’une jeunesse en détresse dans une Lituanie post-industrielle. Les deux adolescentes se rencontrent dans une école de mannequinat qui leur vend une promesse : celle d’un avenir meilleur. Mais derrière les discours de succès et de gloire se cachent des pratiques brutales où la minceur devient obsession, où la compétition tourne à l’autodestruction.
Le film capte avec une grande acuité la manière dont ces jeunes filles internalisent les exigences violentes de leur époque : pesées humiliantes, régimes extrêmes, automutilations déguisées. Marija va jusqu’à ingérer un ver solitaire pour perdre du poids, tandis que Kristina traverse un rite de passage douloureux avec un piercing à la langue. À travers ces gestes, Toxic révèle une vérité crue : la quête de beauté et de visibilité peut être un chemin de croix pour celles qui cherchent simplement à exister.
Une esthétique sobre pour raconter la violence ordinaire
Sans jamais verser dans le sensationnalisme, la réalisatrice installe une atmosphère pesante et parfaitement maîtrisée. Filmées à distance, souvent figées dans des cadres larges, les deux héroïnes apparaissent minuscules dans un décor de béton, de ruines et de silence. Cette mise en scène glaciale souligne leur isolement et leur interchangeabilité dans une société qui exige la conformité à tout prix.
Mais au cœur de cette désolation, une lumière persiste : leur amitié. Loin d’un simple ressort narratif, le lien qui se tisse entre Marija et Kristina devient le moteur de leur résistance face à la norme. Ensemble, elles tentent de préserver un espace d’humanité, loin des regards qui jugent, des pères absents ou abusifs, et des adultes qui les exploitent ou les ignorent.
Récompensé du Léopard d’or à Locarno, Toxic est un film coup de poing, aussi beau que brutal. Il offre une réflexion puissante sur les injonctions faites au corps féminin dès l’adolescence, sur la solitude sociale et sur la nécessité vitale d’un lien salvateur. Saulė Bliuvaitė s’impose avec ce premier film comme une voix forte du cinéma européen contemporain.