De simple projet de contre-pouvoir à la propagande fasciste à rendez-vous incontournable du 7e art, le Festival de Cannes a traversé près d’un siècle de bouleversements pour devenir la référence absolue du cinéma mondial. Retour sur l’histoire mouvementée d’une institution qui n’a cessé de conjuguer art et géopolitique, glamour et engagement.
Un festival né d’un refus politique
L’idée du Festival de Cannes naît en 1938 dans un contexte de tensions idéologiques. Lors de la Mostra de Venise cette année-là, l’ingérence d’Hitler et Mussolini impose des films de propagande comme lauréats. Face à cette dérive, Philippe Erlanger, alors diplomate français, imagine une alternative libre aux mains des démocraties. Soutenu par Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale, et Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur, le projet d’un festival en France prend forme. La ville de Cannes finit par être choisie en mai 1939, au terme d’une rivalité intense avec Biarritz.
Prévu pour septembre 1939 avec Louis Lumière comme président d’honneur, le premier festival est prêt : sélection établie, stars hollywoodiennes présentes à bord d’un paquebot affrété par la MGM, et même une affiche signée Jean-Gabriel Domergue. Mais le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le 1er septembre 1939, en annule brutalement l’inauguration. Il faudra attendre 1946, à la sortie du conflit, pour qu’enfin une première édition voie le jour. Malgré les restrictions matérielles, cette édition accueille 19 pays, un jury international et marque symboliquement la « première fête du monde d’après », selon son fondateur.
De la guerre froide à la mondialisation du cinéma
Les années 1950 voient le Festival de Cannes s’imposer comme l’événement phare du cinéma mondial. Le nouveau Palais Croisette, inauguré en 1949, devient la scène d’un glamour inédit, avec la présence de Grace Kelly, Kirk Douglas, Brigitte Bardot ou encore Picasso. Mais derrière les projecteurs, la guerre froide impose ses tensions : des films sont retirés sous pression diplomatique, un article autorisant leur censure est même intégré au règlement, jusqu’à sa suppression en 1956 pour affirmer l’indépendance artistique du festival.
À partir de 1955, la Palme d’or remplace le Grand Prix comme récompense suprême. C’est Marty de Delbert Mann qui inaugure ce nouveau symbole. Dans les décennies suivantes, le festival continue de se réinventer : après les événements de Mai 68 qui provoquent l’arrêt brutal de l’édition 1968, Cannes intègre peu à peu une nouvelle génération de cinéastes (Truffaut, Godard, Resnais) et ouvre la voie à des sections parallèles comme la Quinzaine des Réalisateurs (1969), la Semaine de la Critique (1962) ou Un Certain Regard (1978), sous l’impulsion de Gilles Jacob.
Cannes devient alors un espace d’expression pour les cinéastes venus du monde entier, notamment d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Les palmarès récompensent Wong Kar-wai, Chen Kaige, Emir Kusturica, Rithy Panh, tandis que le cinéma indépendant américain émerge avec Pulp Fiction de Quentin Tarantino (Palme d’or en 1994). Le Festival devient aussi un espace politique, avec des œuvres comme La Haine, Land and Freedom ou Underground, qui témoignent des fractures sociales et géopolitiques.
Une institution mondiale tournée vers l’avenir
Depuis les années 2000, Cannes affirme encore davantage sa dimension internationale. La création de Cannes Classics, des Leçons de cinéma ou du Short Film Corner élargissent les formats et les publics. L’essor du Marché du film en fait la première place d’échange pour les professionnels du secteur. Thierry Frémaux, délégué général depuis 2007, mène le festival vers une cinéphilie élargie tout en promouvant des engagements contemporains, comme la parité, l’écologie ou le soutien à la jeune création via la Cinéfondation.
En 2020, l’édition annulée pour cause de pandémie n’empêche pas Cannes d’innover avec une sélection virtuelle et un Marché du film online. L’événement maintient ainsi son rôle de soutien à l’industrie en période de crise. En 2022, Iris Knobloch devient la première femme à présider le Festival, succédant à Pierre Lescure.
À la veille de sa 78e édition, Cannes reste fidèle à sa mission fondatrice : révéler, promouvoir et défendre un cinéma libre, exigeant et universel. De ses origines politiques à sa stature internationale, le Festival a toujours été plus qu’un simple événement : une scène mondiale où se joue chaque année une certaine idée du cinéma.