Présentée actuellement au Théâtre du Nord-Ouest, La Tempête de Shakespeare renaît sous une forme vibrante et habitée grâce à la mise en scène immersive de Ludovic Coquin. Cette production donne à voir et à ressentir l’une des œuvres les plus oniriques du dramaturge anglais, entre chaos, poésie et quête de réconciliation.
Une fable intemporelle peuplée de magie et de créatures étranges
Écrite entre 1610 et 1611, La Tempête est l’une des dernières pièces de William Shakespeare, souvent perçue comme son testament théâtral. Elle met en scène Prospéro, ancien duc de Milan trahi par son frère Antonio et relégué sur une île isolée avec sa fille Miranda. Devenu mage, Prospéro utilise ses pouvoirs pour provoquer le naufrage d’un navire transportant ses anciens ennemis et les soumettre à des épreuves initiatiques.
L’univers de la pièce mêle l’étrange et le merveilleux : Ariel, esprit léger et loyal, exécute la volonté de Prospéro, tandis que Caliban, fils de la sorcière Sycorax, figure de la rébellion brute et sauvage, incarne la part d’ombre de l’île. Ce dernier, mi-homme mi-créature, évoque sans détour le futur Gollum de Tolkien. Avec cette galerie de personnages surnaturels, Shakespeare explore les thématiques du pardon, du pouvoir, de la domination et de l’altérité dans un monde hors du temps.
Une mise en scène sensorielle entre mythe et hallucination
Ludovic Coquin ancre son spectacle dans une scénographie inventive et déroutante. Point de tradition ici : les entrées et sorties ne se font pas exclusivement à cour et à jardin, mais par un décor central représentant un bateau échoué, épave énigmatique plantée sur le plateau. Les comédiens surgissent tantôt en rampant de sous un grand drap noir, tantôt en escaladant la carcasse de l’embarcation, faisant naître un relief palpable qui évoque à la fois le chaos de la mer et l’étrangeté de l’île.
Cette structure scénique crée une dynamique organique : l’espace n’est plus un simple fond, il devient territoire mouvant, incarnation même du monde de La Tempête. Un tambour grave, omniprésent, marque le rythme de la pièce – comme un battement sourd venu des entrailles de l’île. Il évoque son caractère sauvage, inquiétant. Cette mise en scène met en lumière ce que La Tempête contient de plus viscéral : le retour à l’instinct, à la brutalité, à une humanité nue et archaïque. Le théâtre devient alors un lieu de transgression sensorielle, entre mythe et pulsion.
Le metteur en scène choisit en outre d’ancrer la pièce dans une atmosphère flottante, presque irréelle. L’éclairage, pensé comme un acteur à part entière, module les scènes avec une rare précision : éclats violents, clairs-obscurs, halos diffus… Chaque tableau devient une vision suspendue, entre rêve et menace. Le spectateur se retrouve happé par une esthétique qui confine à l’hypnose, comme si le théâtre devenait lui-même un sortilège.
Un collectif d’acteurs vibrants, investis et singuliers
Cette scénographie expressive permet au texte d’occuper pleinement l’espace, tandis que la musique et les sons ambiants créent une tension permanente.
La force du spectacle réside aussi dans la précision et l’engagement des interprètes. Ludovic Coquin incarne un Prospéro à la fois majestueux et secret, habité par la mémoire et le renoncement. Dans un contrepoint saisissant, Vivi Brusset campe un Caliban grotesque et tragique, à la folie palpable, tandis que Clara Beauvois donne à Ariel une physicalité aérienne et fantomatique. Le duo amoureux Miranda-Ferdinand, incarné par Clémence Thoison et Ilan Ginsburger, séduit par sa sincérité et sa fraîcheur. Enfin, Michel Moral impose un Gonzalve plein d’humanité et de fantaisie. Tous les comédiens apportent ainsi leur nuance, leur rythme, leur folie, permettant à la langue de Shakespeare de résonner sans filtre, avec clarté et intensité.
Offrant un théâtre de l’émotion et de la suggestion, cette Tempête orchestrée au Théâtre du Nord-Ouest est un enchantement rare. Le spectacle est à découvrir jusqu’au 28 juin 2025. À voir absolument.