À quelques jours des Oscars, prévus le 15 mars à Los Angeles, une petite musique revient hanter les plateaux: et si la foule devenait un simple fichier. Depuis 2023, certains studios expérimentent des doublures numériques et des figurants générés par intelligence artificielle pour garnir les arrière-plans, gagner du temps, surtout économiser. Le public n’y verra peut-être que du feu, mais dans les couloirs, le sujet chauffe vite. Normal: derrière une silhouette floue, il y a un métier, des cachets, une porte d’entrée dans une industrie souvent fermée.
L’étincelle du moment vient d’une phrase lancée sans gants par Kevin O’Leary, 71 ans, homme d’affaires québécois et apparition au casting de « Marty Supreme » de Josh Safdie, film cité dans neuf catégories. Invité en octobre 2025 dans un podcast de The Hill, il a résumé la logique comptable: « un tournage mobilise jusqu’a 150 figurants par scène », alors pourquoi ne pas les remplacer par des agents IA, pour produire moins cher. On connaît le refrain, froid comme une facture. À Hollywood, l’innovation adore se présenter comme une évidence.
Quand un scan vaut une journée de tournage
Sauf que pour les figurants, l’évidence a le goût amer de la précarité. Une journée payée peut désormais servir à capturer un visage, une silhouette, une démarche, puis à réutiliser le tout à l’infini, sans coup de fil, sans déplacement, parfois sans que l’intéressé sache dans quel film il « joue » encore. La question du consentement, de la durée d’exploitation, de l’information donnée, du paiement lors des réemplois, c’est le nerf de la guerre. Dans une profession exposée à l’intermittence et aux marges de négociation faibles, le numérique promet des économies à ceux qui signent les chèques et des trous d’air à ceux qui remplissent les plans.
Le syndicat SAG-AFTRA, qui avait fait de l’IA un point dur pendant la grève de 2023 (118 jours), pousse des garde-fous: consentement explicite et compensation quand une réplique numérique est créée et utilisée. Des voix connues s’en mêlent aussi, comme Joseph Gordon-Levitt avec sa « Creators Coalition on AI », pour défendre la place du travail humain dans la création. Reste que la tentation est là, à portée de clic, et que les Oscars aiment célébrer des visages… même quand l’industrie s’entraîne à s’en passer en coulisses, scène après scène, plan après plan.