Dans A Normal Family, le réalisateur sud-coréen Jin-Ho Hur signe un huis clos familial aussi stylisé que glaçant, transposant le roman néerlandais Le Dîner d’Herman Koch dans une Séoul étouffée par les inégalités sociales et les pressions familiales. À travers l’histoire de deux frères que tout oppose, il interroge notre capacité à protéger ceux qu’on aime, même au prix de la morale.
Un crime adolescent, des parents au pied du mur
Chaque mois, dans un restaurant chic de la capitale sud-coréenne, deux couples se retrouvent pour partager un repas aussi cérémonial que conflictuel. Jae-wan, avocat cynique et fortuné, y défend ses convictions libérales face à son frère Jae-gyu, un chirurgien idéaliste qui héberge leur mère malade. Mais lorsqu’un crime impliquant deux adolescents — étrangement semblables à leurs propres enfants — fait la une des médias, les tensions habituelles prennent une tournure dramatique.
Le scénario, habilement construit, révèle peu à peu l’ampleur de cette affaire : un sans-abri a été violemment agressé par deux jeunes gens, filmés par une caméra de surveillance. Tandis que l’un des frères soigne la victime, l’autre est appelé à défendre les coupables. Mais très vite, la question n’est plus juridique : faut-il dénoncer ses propres enfants ? Jusqu’où peut-on aller pour protéger sa famille ? Le dîner devient alors un véritable champ de bataille moral, où la bienséance se délite sous les coups de fourchette et les silences lourds.
Une critique cinglante de la société sud-coréenne
Avec A Normal Family, Jin-Ho Hur poursuit sa dissection des dynamiques sociales en Corée du Sud, où la réussite scolaire, les apparences et l’argent dictent la valeur des individus. Le film dénonce la brutalité du système éducatif, la montée de l’indifférence sociale, et la fragilité d’une morale que l’on croit acquise. Selon France Télévisions Culture, le cinéaste s’interroge sur « les racines de la violence » et « le prix du mensonge parental », tout en explorant la frontière floue entre le bien et le mal.
Le contraste entre les frères — le médecin compatissant et le juriste corrompu — nourrit une réflexion sur la loyauté familiale, la justice, et l’hypocrisie bourgeoise. Mais le film ne tranche pas : il bascule progressivement dans une tonalité plus sombre, où l’amoralité devient une forme de survie. Les adolescents, quant à eux, rappellent les figures monstrueuses de Funny Games de Michael Haneke : froids, détachés, sans aucun remords. Leurs actes, d’une cruauté banale, sont symptomatiques d’une jeunesse laissée à elle-même, nourrie aux images violentes et à l’obsession de statut.
La mise en scène sobre mais percutante, le jeu intense des actrices comme Hee-ae Kim et la précision du découpage font de A Normal Family une œuvre à la fois élégante et dérangeante. Sorti en salles le 11 juin 2025 (Diaphana Distribution), ce thriller psychologique marque un tournant dans la filmographie du cinéaste, où la famille n’est plus un refuge, mais le théâtre silencieux des plus terribles renoncements.