L'Inde parie 80 milliards sur le charbon, au prix d'une crise de l'eau imminente
L'Inde parie 80 milliards sur le charbon, au prix d'une crise de l'eau imminente

Alors que l’Inde entend investir près de 80 milliards de dollars dans l’expansion de sa capacité énergétique au charbon d’ici 2031, une crise majeure de l’eau se profile dans les régions concernées. Cette stratégie, motivée par une demande croissante en électricité, notamment pour des secteurs tels que les centres de données, pourrait intensifier les tensions entre les besoins industriels et les usages domestiques, dans un pays qui ne dispose que de 4 % des ressources en eau douce mondiales pour 17 % de la population mondiale.

À Solapur, dans l’État du Maharashtra, les habitants subissent déjà les effets de cette politique énergétique. Depuis l’entrée en service en 2017 d’une centrale à charbon de 1 320 mégawatts exploitée par la société publique NTPC, l’accès à l’eau est devenu critique. Les coupures peuvent durer plus d’une semaine, alors qu’il y a dix ans, l’eau arrivait tous les deux jours. Alimentée par un réservoir également utilisé pour l’irrigation et la consommation des ménages, l’usine est devenue le symbole d’un arbitrage national implicite : le charbon plutôt que l’eau.

Un document non public du ministère de l’Énergie, consulté par Reuters, révèle que 37 des 44 nouveaux projets charbonniers en cours de planification sont situés dans des zones classées en stress hydrique. NTPC est impliquée dans neuf d’entre eux, tout en affirmant « faire tous les efforts » pour économiser l’eau, notamment en utilisant le recyclage et le traitement. Mais ces mesures restent insuffisantes face à une demande croissante et une ressource limitée.

Les décisions d’implantation des centrales privilégient l’accès au foncier plutôt qu’à l’eau, selon plusieurs experts. Le retard pris dans les projets d’infrastructure liés à l’eau aggrave la situation. À Solapur, la centrale a même dû puiser son eau dans un réservoir situé à 120 kilomètres, une distance qui entraîne des coûts logistiques élevés et augmente le risque de vols d’eau.

Ce dilemme énergétique se répète ailleurs, notamment à Chandrapur, où une centrale de 2 920 MW prévoit une nouvelle expansion malgré l’absence de source d’eau identifiée. Cette même usine avait dû fermer plusieurs de ses unités durant les périodes de sécheresse, et elle fait face à une opposition croissante de la population locale, déjà mobilisée lors de la crise de 2017.

Le gouvernement indien, qui avait pourtant lancé une ambitieuse transition vers les énergies renouvelables, est revenu au charbon à la suite de la pandémie, invoquant l’urgence d’assurer la croissance économique. Des experts soulignent néanmoins que les centrales thermiques indiennes consomment en moyenne deux fois plus d’eau que leurs équivalents mondiaux, ce qui aggrave encore le déséquilibre.

À mesure que les températures montent et que les réserves d’eau s’amenuisent, des millions de citoyens pourraient être pris au piège d’un modèle énergétique qui favorise l’industrialisation au détriment de la durabilité. Pour de nombreux habitants comme Rajani Thoke à Solapur ou Anjali à Chandrapur, l’avenir est déjà là : gérer chaque jour autour de la rareté de l’eau.

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