C’est un événement rare dans le monde de l’art : Hercule et Omphale, tableau longtemps oublié d’Artemisia Gentileschi, est désormais visible au public pour la première fois. Miraculeusement sauvé des décombres du palais Sursock à Beyrouth après l’explosion tragique du port en 2020, le chef-d’œuvre baroque restauré est exposé du 10 juin au 14 septembre 2025 au Getty Museum de Los Angeles dans le cadre de l’exposition Artemisia’s Strong Women: Rescuing a Masterpiece.
Une redécouverte exceptionnelle née des ruines
Pendant des décennies, le tableau avait reposé anonymement au cœur du palais Sursock, somptueuse villa du XIXe siècle située dans le quartier d’Achrafieh à Beyrouth. Le 4 août 2020, l’explosion de plus de 2 700 tonnes de nitrate d’ammonium dans le port voisin provoque une onde de choc dévastatrice, tuant plus de 200 personnes et détruisant une partie du patrimoine culturel de la ville. Hercule et Omphale est retrouvé gravement endommagé, criblé de perforations, lacéré au niveau du genou d’Hercule, son visage partiellement effacé, recouvert de débris, de verre et de poussière.
L’attribution de l’œuvre revient à l’historien de l’art libanais Gregory Buchakjian, qui avait identifié le tableau après la catastrophe. Dès 2022, la toile est transférée aux États-Unis et confiée aux mains expertes du Getty Museum. Pendant près de trois ans, Ulrich Birkmaier, conservateur en chef des peintures, accompagné du restaurateur Matteo Rossi Doria, dirige une intervention méticuleuse mêlant techniques traditionnelles et technologies modernes comme la radiographie pour révéler les repentirs de l’artiste.
« En plus de trente ans de carrière, je n’avais jamais vu de tels dégâts. Ce fut l’un des projets les plus complexes mais aussi les plus émouvants de ma vie », confie Birkmaier dans un communiqué du Getty. Le travail de reconstitution, appuyé notamment par le peintre Federico Castelluccio pour les zones lacunaires, a permis de redonner au tableau sa lisibilité d’origine, sans en effacer les cicatrices.
Une œuvre baroque puissante, entre mythe antique et message féministe
Datée entre 1635 et 1637, Hercule et Omphale illustre l’un des récits les plus ambigus de la mythologie grecque : Hercule, en punition d’un crime, est contraint de se travestir et de servir la reine de Lydie, Omphale. Dans le tableau, le héros est représenté tenant un fuseau tandis qu’Omphale arbore sa peau de lion et sa massue. Ce renversement symbolique des rôles genrés, où le pouvoir masculin est littéralement retourné, s’inscrit pleinement dans l’esthétique et l’engagement artistique d’Artemisia Gentileschi.
Connue pour ses représentations de femmes fortes, souvent en révolte contre des figures patriarcales, Gentileschi est l’une des rares femmes peintres à avoir marqué durablement l’histoire de l’art baroque. Selon Davide Gasparotto, conservateur principal des peintures au Getty, cette œuvre « témoigne de la pleine maturité artistique d’Artemisia et pourrait correspondre à un tableau mentionné dans un inventaire napolitain de 1699 ».