Serge Papin ou l’art très français de se refaire une virginité morale
Serge Papin ou l’art très français de se refaire une virginité morale

Ministre délégué aux PME, Serge Papin s’est récemment indigné de l’accord entre La Poste et Temu, ce bazar numérique chinois qui vend tout et n’importe quoi à des prix indécents et produits dans des conditions plus qu’opaques. Louable, en apparence : le ministre veut défendre le commerce de proximité, les artisans, les centres-villes… Bref, la France des vitrines et des poignées de main.

Sauf qu’il y a comme un parfum de comédie dans tout cela. Car Serge Papin, avant d’être le gardien du petit commerce, fut le grand ordonnateur de la grande distribution. L’homme qui, à la tête de Système U, a participé pendant quarante ans à vider les cœurs de ville pour remplir les parkings de zones commerciales. Et c’est ce même Système U que l’État charge aujourd’hui, main dans la main avec la Banque des Territoires, de “revitaliser” les centres-villes. On appelle ça le recyclage moral : le pompier qui fut pyromane, l’ancien braconnier qui deviant garde-chasse.

Depuis des décennies, les élus locaux alertent sur les ravages du modèle que Papin a servi avec zèle : des périphéries tentaculaires, des commerces de centre-ville transformés en friches, des Français rendus dépendants de la bagnole et du caddie. Aujourd’hui, notre ex-grand distributeur découvre les vertus du commerce de proximité, et nous explique doctement que Temu et Shein menacent le tissu local. Ce qu’ils font, certes. Mais disons que le tissu était déjà bien mité avant l’arrivée des Chinois.

Derrière la posture, une autre réalité affleure : la grande distribution souffre à son tour. Amazon, Shein, Temu, Zalando… les nouveaux ogres du numérique dévorent les parts de marché d’hier. Et quand le supermarché se met à plaider pour l’épicier, on devine surtout la peur de finir à son tour au musée des modèles économiques disparus.

Quant à la mission “centres-villes” confiée à Système U et à la Banque des Territoires, elle relève de la farce administrative typiquement française : on confie à ceux qui ont contribué au désastre le soin d’en rédiger le remède. L’équivalent de nommer Coca-Cola à la tête d’une mission contre l’obésité.

La proximité entre Papin, la Banque des Territoires et les réseaux politico-économiques n’a rien d’illégal, sans aucun doute. Mais elle interroge. Où finit l’intérêt général, où commence le corporatisme ? La HATVP pourrait se pencher sur le sujet, si elle ne craignait pas d’y laisser ses lunettes embuées par tant de bons sentiments.

Oui, il faut défendre les petits commerces. Oui, la fast fashion est un désastre écologique et social. Mais pointer du doigt Temu sans évoquer les hypermarchés, c’est un peu comme s’indigner de la pluie après avoir dynamité les nuages. La désertification commerciale n’est pas née à Shanghai, mais dans nos périphéries. Et si Serge Papin veut vraiment sauver les centres-villes, il pourrait commencer par reconnaître ce péché originel : celui d’avoir cru qu’on pouvait vendre le pays à la découpe… avant de prétendre le reconstruire en rayon “local”.

Que retenir rapidement ?

Ministre délégué aux PME, Serge Papin s’est récemment indigné de l’accord entre La Poste et Temu, ce bazar numérique chinois qui vend tout et n’importe quo

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