Jean-Marie Le Pen à peine mis en terre que déjà sa tombe faisait l’actualité, bien malgré lui. À peine un mois après son enterrement au cimetière de La Trinité-sur-Mer, sa sépulture a été vandalisée, contraignant les autorités locales à renforcer drastiquement la sécurité du lieu. Cet épisode révèle une tendance touristique particulière et controversée : le « dark tourism » ou tourisme macabre, phénomène en pleine expansion.
Cette attirance pour les sites liés à la mort ou aux drames humains n’est pourtant pas une nouveauté. Le phénomène s’accélère avec la médiatisation et l’effet catalyseur des plateformes de streaming. Ainsi, après la diffusion de la série « Tchernobyl » sur HBO en 2019, le nombre de visiteurs sur le site de la catastrophe nucléaire a quasiment doublé. De même, la sortie du film « La Liste de Schindler » en 1993 avait engendré une hausse significative des visites à Auschwitz-Birkenau.
Le phénomène est tel que le monde universitaire lui consacre désormais des études spécifiques, les « Dark Tourism Studies », apparues dans les années 1990. Les chercheurs s’intéressent aux motivations profondes qui poussent le public à visiter des lieux chargés d’histoire tragique, comme des cimetières célèbres, d’anciens camps de concentration ou des lieux marqués par des attentats ou des crimes emblématiques.
En France, pays qui préfère pudiquement évoquer le « tourisme funéraire », ce type de tourisme ne date pourtant pas d’hier. Déjà au XIXe siècle, les promeneurs flânaient dans les allées du Père-Lachaise, admirant des monuments funéraires d’exception ou honorant discrètement la mémoire d’artistes ou d’écrivains célèbres. Aujourd’hui, cependant, la démarche est devenue plus ambiguë, flirtant parfois ouvertement avec le morbide.
Le cimetière du Père-Lachaise illustre parfaitement cette ambivalence. Chaque année, ce lieu reçoit près de 3,5 millions de visiteurs, entre admirateurs respectueux venus saluer Jim Morrison ou Édith Piaf, et touristes plus provocateurs, comme ces fans qui recouvraient la tombe d’Oscar Wilde de baisers au rouge à lèvres, obligeant la mairie à installer des protections pour préserver le monument.
Certains cas montrent combien le tourisme funèbre peut virer à l’excès malsain. En 2004, la famille du petit Grégory Villemin a dû recourir à sa crémation afin de mettre fin aux passages incessants de curieux sur sa tombe dans les Vosges. De même, la sépulture discrète et anonyme de Mohamed Merah près de Toulouse fut organisée sous étroite surveillance afin d’éviter des dérives malsaines.
Le cas du maréchal Pétain sur l’île d’Yeu reste emblématique de ce tourisme à risque. Faute de moyens, la municipalité ferme simplement l’accès au cimetière durant les nuits d’été, mais doit régulièrement réparer des actes de vandalisme.
Quelles que soient les questions philosophiques soulevées par ce tourisme de l’étrange, il demeure une réalité à gérer pour les municipalités concernées. En attendant, les « dark tourists » continueront de parcourir ces lieux silencieux, armés d’appareils photo et avides d’émotions fortes ou simplement d’une rencontre insolite avec l’Histoire.