PORT-AU-PRINCE — La décision des États-Unis de classer les principaux gangs haïtiens comme organisations terroristes suscite de vives inquiétudes parmi les ONG actives sur le terrain, qui redoutent une détérioration de la situation humanitaire pour les populations les plus vulnérables.
Washington a récemment inscrit sur sa liste noire l’alliance Viv Ansanm, qui contrôle une grande partie de la capitale Port-au-Prince, ainsi que le gang Gran Grif, actif dans la région de l’Artibonite. Cette mesure vise à couper ces groupes de toute source de financement liée aux États-Unis. Mais pour de nombreuses organisations de défense des droits humains et de lutte contre le crime organisé, cette stratégie pourrait avoir des effets pervers.
« Cela pourrait aggraver la situation sur le terrain », a alerté jeudi l’Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée. L’ONG craint notamment que des associations humanitaires ne puissent plus acheminer l’aide vers les zones sous contrôle de gangs, où vivent des centaines de milliers de personnes. Certaines de ces ONG sont contraintes de coopérer avec les groupes armés pour accéder à ces territoires. La mesure américaine pourrait ainsi couper des communautés entières de toute assistance, renforçant leur dépendance envers les milices locales.
Le Centre d’analyse et de recherche sur les droits de l’homme d’Haïti a abondé dans ce sens, soulignant que ces désignations pourraient porter un coup fatal à l’action humanitaire dans les quartiers les plus démunis. Il rappelle que les racines du problème résident en grande partie dans le trafic d’armes en provenance des États-Unis et transitant par la frontière haïtiano-dominicaine — un phénomène que les sanctions financières seules ne suffisent pas à enrayer.
Sur le terrain, les violences se poursuivent à un rythme alarmant. Depuis le début de l’année, plus de 1 600 personnes ont été tuées lors d’affrontements, selon les Nations unies, et plus d’un million ont été déplacées. Face à l’effondrement de l’État, les gangs se sont substitués aux autorités dans plusieurs régions, imposant leur loi à des populations prises au piège.
« Ce sont des actes terroristes », a déclaré Pierre Espérance, directeur du Réseau national de défense des droits humains, rappelant que les gangs haïtiens ont eu recours à des viols, des enlèvements, voire à l’immolation de civils, pour asseoir leur domination. Mais selon lui, toute réponse efficace doit s’attaquer aux circuits de financement et d’armement, sans compromettre l’aide aux victimes.
La Banque centrale haïtienne a d’ailleurs émis un avertissement mercredi à destination des institutions financières du pays, leur demandant de surveiller tout lien éventuel avec le financement d’activités terroristes.
Alors que les gangs renforcent leur emprise depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, certains experts appellent à une application plus nuancée des sanctions, afin de ne pas pénaliser les acteurs économiques ou les civils soumis à l’extorsion. Sans distinction claire entre criminels et victimes, préviennent-ils, le tissu social et économique haïtien déjà fragilisé pourrait s’effondrer davantage.