Justifié par un chiffre d’affaires vertigineux et alimenté par une violence méthodique, le narcotrafic s’impose comme une puissance parallèle en France. Dans un rapport confidentiel, l’Office anti-stupéfiants (Ofast) tire la sonnette d’alarme : 7 milliards d’euros générés en 2023, un système tentaculaire de corruption, 2 729 points de deal recensés et des cartels étrangers en embuscade. De Paris à Marseille, des Balkans aux Comores, le pays est désormais pris dans les filets d’une criminalité mondialisée qui ne connaît plus de frontières.
Une mosaïque de cartels bien implantés
Le rapport décrit un territoire devenu perméable à des groupes criminels venus de tous horizons. Les cartels latino-américains, notamment colombiens, mexicains ou brésiliens, influencent le marché local, tandis que leurs émissaires posent des jalons jusque dans les quartiers lyonnais. Des réseaux albanais contrôlent l’acheminement de cocaïne, d’héroïne et de cannabis, avec des bastions en Auvergne-Rhône-Alpes et en Bretagne. La ‘Ndrangheta italienne conserve une solide présence sur la Côte d’Azur, et la Mocro-maffia, ultra-violente, étend ses tentacules vers les ports français, concurrençant Rotterdam ou Anvers. L’Ofast pointe également l’influence des groupes africains : des micro-réseaux sénégalais gèrent le trafic de crack à Paris, tandis que les Nigérians utilisent des mules pour importer la cocaïne depuis le Brésil. À Marseille, des clans comoriens organisent un commerce parallèle en direction des Comores. Même les mafias asiatiques sont mentionnées pour leur rôle central dans le blanchiment d’argent, notamment via des réseaux chinois et pakistanais agissant depuis les Émirats arabes unis. Les groupes turcophones, eux, dominent encore une partie du trafic d’héroïne.
Violences en série et territoires sous emprise
Le diagnostic est sans appel : le narcotrafic impose sa loi par les armes. En 2024, la France a enregistré 367 assassinats et tentatives liés à ce marché souterrain, causant 110 morts et 341 blessés. Une violence en légère baisse par rapport à 2023, mais encore largement supérieure aux années précédentes. Ces actes touchent désormais des villes moyennes comme Dijon, Échirolles ou Villeurbanne, et même l’Outre-mer. Des exécutions sont parfois confiées à des tueurs à gages latino-américains, payés entre 2 000 et 10 000 euros, selon le profil de la cible. Les commanditaires, eux, se montrent de plus en plus discrets. Ils délèguent les séquestrations, les rafales d’armes automatiques ou les « jambisations » à une main-d’œuvre spécialisée. Les réseaux sociaux contribuent à la diffusion de cette violence, renforçant l’emprise psychologique sur les populations. Dans certains quartiers, les habitants reçoivent des lettres proposant des services en échange du silence. Des commerces de proximité sont rachetés pour blanchir les profits, tout en conférant aux trafiquants une respectabilité utile pour accéder à des aides ou à des droits sociaux.
Les autorités locales, elles, vacillent
À Saint-Ouen, une école maternelle a dû relocaliser quatre classes. À Échirolles, un immeuble a été évacué par arrêté municipal, tant la situation était devenue intenable. Dans ces zones grises, les institutions républicaines perdent du terrain. L’Ofast dénonce une contre-culture faite de profits rapides, de protection armée et d’influence médiatique, soutenue par une industrie musicale ou cinématographique fascinée par les figures du crime organisé. Ce que décrit l’Ofast, c’est une menace asymétrique et systémique, enracinée dans le quotidien et structurée comme une économie parallèle. Une économie du sang, de l’ombre et du silence, qui défie désormais frontalement l’État.