Depuis deux mois, Israël bloque l’entrée de toute aide humanitaire à Gaza, affirmant vouloir empêcher que nourriture, eau, médicaments ou carburant ne tombent entre les mains du Hamas et d’autres groupes armés. Mais des organisations humanitaires et des agences des Nations Unies mettent en garde : les propositions israéliennes pour contrôler la distribution de cette aide risquent non seulement de compromettre l’assistance humanitaire, mais aussi de provoquer des déplacements massifs de population — une violation du droit international.
Selon plus de 40 pages de notes obtenues par l’Associated Press, les plans israéliens, bien qu’aucun n’ait été officiellement publié, envisageraient une implication directe de l’armée ou de sociétés de sécurité privées dans la distribution de l’aide. Un modèle que les ONG rejettent fermement. « Israël a la responsabilité de faciliter notre travail, pas de l’utiliser comme une arme », a déclaré Jens Laerke, porte-parole du Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA).
L’un des points les plus controversés concerne la création de cinq centres de distribution d’aide, tous situés au sud du corridor militaire de Netzarim, une zone qui coupe de facto la bande de Gaza en deux. Ce système imposerait aux civils de se déplacer pour recevoir de l’aide — une exigence que les ONG jugent intenable, voire illégale. « Cela pourrait forcer des familles à quitter leur domicile pour survivre. C’est un transfert forcé », alerte un document signé par 20 organisations opérant à Gaza.
Une centralisation jugée dangereuse et inadaptée
Selon les standards humanitaires internationaux, une population de 2,1 millions de personnes comme celle de Gaza devrait disposer d’environ 100 points de distribution. Avec seulement cinq centres, les ONG craignent des foules immenses, des risques d’émeutes et des tirs des forces israéliennes. « Cela me terrifie », confie Claire Nicolet, coordinatrice d’urgence pour Médecins sans Frontières. Plusieurs incidents mortels ont déjà eu lieu, Israël ayant tiré sur des attroupements, affirmant que ses soldats se sentaient menacés.
Les ONG s’inquiètent également de l’absence de réponses concernant d’autres besoins essentiels, notamment les soins médicaux et la réparation des infrastructures vitales comme l’accès à l’eau.
Sécurité privée et contrôle du personnel
Face à la résistance des ONG, Israël envisagerait de confier certains rôles à des sociétés de sécurité privées. L’une d’elles, Safe Reach Solutions, basée aux États-Unis, aurait contacté des ONG pour tester un système de distribution dans la zone de Netzarim. Les organisations humanitaires ont unanimement refusé, évoquant un précédent dangereux. « Travailler directement avec l’armée pour distribuer de l’aide est une perspective terrifiante », prévient Bushra Khalidi, d’Oxfam. L’Union européenne a d’ailleurs rappelé que les entreprises privées ne peuvent être bénéficiaires de ses fonds humanitaires.
Autre sujet de préoccupation : Israël aurait indiqué vouloir restreindre l’accès à l’aide à certains Palestiniens selon des critères non divulgués, et exiger des ONG qu’elles se réenregistrent, en fournissant des informations personnelles sur leurs employés. Certaines auraient déjà été exclues d’office, notamment en raison de prises de position critiques vis-à-vis d’Israël.
Un système d’aide conditionnelle rejeté par les humanitaires
Pour les ONG, ces conditions sapent les principes fondamentaux d’impartialité, de neutralité et d’indépendance de l’aide humanitaire. « Nous sommes prêts à faire notre travail. Soit on nous permet de le faire, soit Israël devra assumer moralement et légalement ses responsabilités », a averti Laerke.
Alors que la famine s’intensifie dans Gaza, déjà déclarée dans plusieurs zones selon l’ONU, la communauté humanitaire appelle à un changement immédiat. « L’aide humanitaire ne se limite pas à des rations dans une boîte », rappelle Gavin Kelleher, de l’ONG Norwegian Refugee Council. « C’est un système complexe, qui exige respect, accès, et dignité pour ceux qui en ont besoin. »
Dans un silence préoccupant, ni le bureau du Premier ministre israélien, ni l’agence militaire COGAT n’ont répondu aux demandes d’AP. Pendant ce temps, les ONG, acculées, poursuivent leur travail sous menace, entre solidarité et résistance, pour éviter qu’à l’aide alimentaire ne s’ajoute une crise plus vaste de déplacement forcé.