Au début du mois de mars 2025, la côte syrienne a été le théâtre de l’un des épisodes les plus sanglants du conflit syrien. Les 8 et 9 mars, plus de 100 civils issus de la communauté alaouite ont été tués à Banias et dans ses environs, dans ce que des ONG ont qualifié de massacres « organisés et à motivation sectaire ». Dans un rapport publié le 4 avril, Amnesty International affirme avoir enquêté sur 32 homicides, tous « délibérés et ciblés sur une base confessionnelle».
Les témoignages recueillis par l’organisation révèlent que les assaillants, appartenant à des milices affiliées à l’Armée syrienne libre et à l’actuelle autorité intérimaire, demandaient explicitement aux victimes si elles étaient alaouites avant de les exécuter à bout portant. Pendant deux jours, selon Amnesty, les autorités locales se sont abstenues d’intervenir pour stopper les tueries.
Une violence planifiée et méthodique
Les récits de survivants sont glaçants. Saïd, témoin oculaire, raconte avoir retrouvé les corps de son père âgé de 75 ans et de ses deux frères, abattus devant l’entrée de leur immeuble. Les assaillants, dit-il, leur ont demandé leur confession avant de tirer. Samira, autre habitante de Banias, explique que des hommes armés ont tué son mari d’une balle dans la tête après lui avoir posé la même question.
Le Syrian Observatory for Human Rights (SOHR) fait état de plus de 745 civils tués dans les gouvernorats de Lattaquié, Tartous et Hama, la majorité étant issus de la communauté alaouite. Les quartiers de Qusour, Karam et Al-Areed à Banias figurent parmi les plus touchés.
Un climat politique et militaire explosif
Ces tueries ont éclaté dans un contexte de tension croissante. Le 6 mars, des attaques ciblant des postes militaires et sécuritaires ont été attribuées à des groupes considérés comme des résidus du régime de Bachar al-Assad.
Le contrôle des zones concernées avait été repris dès le 8 mars, mais les violences contre les civils se sont poursuivies bien au-delà.
Amnesty International indique que plusieurs des auteurs présumés sont affiliés à des milices proches du pouvoir intérimaire actuel, dont certains membres de Hayat Tahrir al-Cham ex-Front al-Nosra une faction islamiste ayant des liens historiques avec al-Qaïda. Des combattants étrangers auraient également participé aux massacres, selon plusieurs témoignages.
Enterrements collectifs sans dignité
L’un des aspects les plus macabres de ces événements reste la manière dont les corps ont été traités. Selon Saïd, les autorités ont interdit toute cérémonie publique ou religieuse. Il affirme avoir dû enterrer seul ses trois frères près du cimetière Sheikh Hilal, ajoutant avoir vu « des centaines de cadavres entassés, puis recouverts de terre à l’aide d’un camion-benne ». Le laboratoire d’investigation d’Amnesty a vérifié quatre images du site d’inhumation et confirmé, via des images satellites, que le terrain avait été excavé entre le 8 et le 10 mars.
Une réponse officielle timide
Le 9 mars, le président par intérim, Ahmed al-Sharaa, a annoncé la création d’une commission d’enquête et d’un comité national pour la paix civile. Mais pour Amnesty, ces annonces restent « largement insuffisantes ». L’organisation insiste sur la nécessité d’une enquête « indépendante, efficace et impartiale », avec des moyens adéquats pour accéder aux sites concernés et entendre les témoins.
De son côté, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme estime que le nombre de victimes est probablement plus élevé que les chiffres officiels. Il évoque des « exécutions sommaires à caractère sectaire », imputables à des groupes armés soutenant les forces de sécurité du gouvernement intérimaire.
Un coup dur porté à la réconciliation nationale
Ce regain de violence intervient alors que la Syrie tente difficilement de reconstruire ses institutions. Les massacres de Banias soulignent la difficulté d’intégrer certaines factions armées au nouveau paysage politique, en particulier celles ayant un lourd passé de violations des droits humains et de liens avec des groupes extrémistes.
Agnes Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International, alerte : « Sans justice, la Syrie court le risque de retomber dans un cycle d’atrocités et de bains de sang. » Elle appelle les nouvelles autorités à garantir vérité et justice pour les victimes, et à rompre définitivement avec la culture de l’impunité.
Un avertissement qui s’adresse également à la communauté internationale. L’absence de poursuites risquerait non seulement d’ouvrir de nouvelles blessures, mais aussi de consacrer un climat d’impunité qui, depuis plus d’une décennie, alimente le conflit syrien.