Au début du mois d’avril, la Chine a lancé de vastes manœuvres militaires impliquant presque toutes les branches de son armée, y compris les forces navales, aériennes et les unités de missiles. Ces exercices ne sont pas de simples entraînements de routine, mais une simulation minutieuse d’un scénario ressemblant fortement à une invasion de Taïwan. Pékin semble tester une stratégie bien coordonnée visant à prendre le contrôle des espaces maritime et aérien autour de l’île, en combinant blocus des voies maritimes et frappes contre des cibles terrestres et navales.
Sur le plan opérationnel, ces manœuvres ont mobilisé 76 avions de combat, 21 navires de guerre – dont un groupe de combat aéronaval composé de huit bâtiments – ainsi que des patrouilleurs des garde-côtes, qui se sont approchés à une distance sans précédent des côtes taïwanaises, selon le ministère taïwanais de la Défense.
Fait intrigant, ces exercices ont été conduits dans un silence inhabituel de la part de Pékin, sans précision sur leur durée ni sur l’instauration de zones d’exclusion maritime. Cette opacité, couplée à la complexité tactique des manœuvres, a poussé certains observateurs à les considérer comme une phase préparatoire à une invasion.
Une offensive militaire et médiatique
L’escalade ne s’est pas limitée aux seules démonstrations militaires. Parallèlement, les médias chinois ont mené une violente campagne de dénigrement contre le président taïwanais, Lai Ching-te, le comparant à des criminels historiques comme Adolf Hitler ou à des antagonistes de jeux vidéo. Cette offensive médiatique, rapportée par le Washington Post, l’accuse également de réprimer ses opposants par des méthodes « maccarthystes ».
Ces développements soulèvent une question clé : ces exercices sont-ils un prélude à une véritable escalade militaire, ou ne s’inscrivent-ils que dans la continuité des manœuvres militaires chinoises des dernières années autour de Taïwan ?
Des signaux inhabituels
Les manœuvres actuelles s’accompagnent de messages stratégiques clairs. La Chine semble vouloir exploiter l’incertitude croissante de Taïwan quant à la fiabilité des États-Unis, notamment après les fluctuations de l’administration Trump dans son soutien à l’Ukraine. Pékin envoie ainsi un avertissement aux dirigeants taïwanais : Washington ne se battra pas pour l’île et son soutien pourrait n’être que temporaire.
Mais l’enjeu dépasse la simple communication stratégique. Ces exercices pourraient s’inscrire dans une stratégie à long terme visant à encercler progressivement Taïwan, en préparation d’une action militaire directe.
D’ailleurs, un changement notable s’est produit dans la doctrine militaire chinoise. Alors que les exercices précédents suivaient une progression graduelle en intensité, ceux de 2025 ont débuté à un niveau tactique élevé, signe d’une préparation plus avancée. Une étude de l’US Naval War College révèle que l’activité militaire chinoise près de Taïwan a fortement augmenté au cours des premiers mois de l’année, avec une intensification des patrouilles et des entraînements. En janvier et février 2025, 419 navires chinois ont été repérés autour de l’île, contre 305 sur la même période en 2024 et seulement 218 en 2023.
Un entraînement aux allures de guerre
L’évolution de la posture militaire chinoise ne laisse guère de place au doute : il ne s’agit plus de simples démonstrations de force, mais d’exercices qui s’apparentent à des répétitions grandeur nature d’un conflit potentiel. Ces manœuvres intègrent des conditions réelles de combat, y compris l’utilisation de munitions réelles et des simulations en milieux hostiles.
D’après l’expert en défense K. Tristan Tang, la Chine considère la région autour de Taïwan comme un « terrain d’entraînement contre l’ennemi », lui permettant de tester ses capacités face aux forces taïwanaises, américaines et japonaises. Une démonstration marquante de cette approche a été observée lors des exercices de février 2025, qui ont mobilisé des navires amphibies de type 071 et 075, des destroyers et des frégates, dans une zone qui pourrait servir de point d’entrée clé en cas d’invasion.
En parallèle, la Chine renforce l’intégration de ses forces navales et aériennes, suggérant une planification militaire de plus en plus sophistiquée. L’intensification des patrouilles maritimes et aériennes ne vise pas seulement la reconnaissance, mais permet aussi de tester la coordination interarmées.
Une préparation méthodique à une éventuelle invasion
Tous ces éléments dessinent le portrait d’une Chine déterminée à imposer son objectif d’unification avec Taïwan, en multipliant les tests et en évaluant les réactions internationales. Cette montée en puissance ne se limite pas à l’aspect militaire. Pékin construit également un cadre juridique justifiant une éventuelle intervention, en s’appuyant sur le principe de « Chine unique ».
La loi anti-sécession de 2005 autorise Pékin à recourir à des « moyens non pacifiques » si Taïwan tente de déclarer son indépendance. Cette position a été renforcée par la loi sur la sécurité nationale de 2015 et la loi sur la défense nationale de 2020, qui inscrivent Taïwan dans le cadre de la sécurité intérieure chinoise.
Un scénario d’encerclement plutôt qu’une invasion brutale ?
L’hypothèse d’un assaut militaire direct n’est cependant pas la seule possibilité envisagée par les analystes. Un autre scénario semble gagner en crédibilité : un blocus progressif, visant à étrangler Taïwan économiquement et stratégiquement.
Des experts cités par le Wall Street Journal évoquent une stratégie hybride combinant attaques cybernétiques, frappes ciblées sur les infrastructures critiques, et un encerclement maritime et aérien destiné à isoler l’île. Ce plan impliquerait le déploiement de groupes aéronavals, le blocage des ports à l’aide de cargos et de navires civils, ainsi que la pose de mines sous-marines par des sous-marins chinois.
En parallèle, Pékin pourrait mener une cyber-guerre visant à perturber les communications et les réseaux financiers taïwanais. La Chine aurait déjà testé des capacités de coupure des câbles sous-marins reliant Taïwan au reste du monde.
Conclusion : la Chine se prépare-t-elle réellement à la guerre ?
Dans ce contexte, la question n’est plus de savoir si la Chine a les moyens d’envahir Taïwan, mais plutôt quand et comment elle pourrait le faire. Les indicateurs montrent que Pékin ne se contente plus de menacer, mais affine progressivement sa stratégie.
L’amiral américain à la retraite Philip Davidson avait averti en 2021 que la Chine pourrait tenter une action militaire d’ici 2027. Depuis, cette estimation – surnommée la « fenêtre Davidson » – est devenue une référence pour les stratèges occidentaux. Certains estiment que cette fenêtre pourrait même se refermer plus tôt, entre 2024 et 2028, en raison du renforcement militaire chinois et des tensions croissantes en Occident.
Mais Pékin pourrait aussi préférer une approche plus progressive, en multipliant les pressions sur Taïwan afin de la pousser à la reddition sans combat. Un siège prolongé, couplé à une guerre psychologique et économique, pourrait suffire à contraindre Taipei à la négociation.
Une chose est sûre : la Chine ne se contente plus de s’entraîner. Elle se positionne activement pour une action décisive, que ce soit par l’intimidation, l’isolement, ou un conflit ouvert.
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