En Chine, une partie croissante de la classe moyenne se détourne du porc industriel issu de races occidentales pour revenir au porc noir traditionnel, jugé plus savoureux et plus sain. À Taizhou, dans la province du Jiangsu, Gao Xianghua, mère de famille, explique vouloir faire redécouvrir à ses enfants « le bon porc » de son enfance, à l’occasion du Nouvel An lunaire, quitte à payer jusqu’à quatre fois plus cher pour cette viande réputée plus grasse et plus tendre.
Ce regain d’intérêt s’explique par une lassitude envers le porc blanc produit à grande échelle à partir de races importées dans les années 1990, lorsque la Chine a cherché à répondre à une demande en forte hausse. Ces porcs, élevés en cinq mois contre près d’un an pour les races locales noires, ont permis d’augmenter rapidement la production. En 2025, la Chine a abattu quelque 720 millions de porcs et produit 15,7 millions de tonnes de viande au dernier trimestre, un record depuis 2018.
Mais cette industrialisation massive a fini par se retourner contre le secteur. Les prix du porc ont chuté de 14,6 % en décembre sur un an, pénalisés par une demande affaiblie, une économie en ralentissement et une surcapacité persistante, en partie héritée des mesures prises après l’épidémie de peste porcine africaine en 2018. De grands groupes comme Wen Foodstuff ou Muyuan Foods ont annoncé des baisses marquées de leurs bénéfices, fragilisant l’ensemble de la filière.
Dans ce contexte, le porc noir apparaît pour certains producteurs comme une bouée de sauvetage. À Taizhou, l’éleveur Yang Xinchun affirme avoir dégagé plus d’un million de yuans de bénéfice net en 2025 grâce à ses 1 000 porcs noirs, compensant les pertes de son élevage de porcs blancs. Encouragé par ce succès, il prévoit d’augmenter fortement sa production et d’étendre son réseau de boucheries spécialisées.
Les grands acteurs du secteur s’engouffrent également dans cette niche haut de gamme. Wen Foodstuff ambitionne de devenir la première marque chinoise de porc noir et vise une part de 5 % de son cheptel d’ici 2027, tandis que New Hope a annoncé l’extension de son élevage de porcs noirs à plus de 150 000 têtes. Les analystes estiment que le nombre total de porcs noirs pourrait augmenter de 50 % entre 2024 et 2026, pour atteindre jusqu’à 32 millions d’animaux, soit environ 5 % du cheptel national.
Malgré cet engouement, le marché reste fragile. La demande pour le porc haut de gamme dépasse l’offre de 15 à 20 %, mais l’absence de normes claires pose problème. La Chine compte plus de quarante races locales de porcs noirs ou partiellement noirs, souvent croisées avec des races occidentales comme le Berkshire ou le Duroc pour accélérer la croissance. Selon les experts, une ruée incontrôlée vers ce segment pourrait entraîner une surproduction et une érosion des marges.
Contrairement à des filières protégées comme le porc ibérique en Espagne, le porc noir chinois ne bénéficie d’aucune appellation ou standard strict. Cette zone grise alimente les craintes de dérives, voire de tromperies, dans un marché encore en construction, alors même que la majorité des consommateurs chinois continue d’acheter du porc bon marché issu de l’élevage intensif.