Le Poulpe se présente comme un « média normand d’investigation » depuis son lancement à Rouen en 2019. Fondé par Manuel Sanson et Gilles Triolier, correspondants de l’AFP et du Monde, le site revendique l’enquête longue, l’indépendance financière et la fouille méthodique des sujets locaux. Sur le papier, la promesse est celle d’un contre-pouvoir journalistique. Dans la pratique, un autre visage apparaît au fil des publications.
À parcourir leurs dossiers, une constante se dégage : collectivités, élus locaux, institutions publiques, grands acteurs économiques normands. Hier Hervé Morin et la Région Normandie, aujourd’hui l’agglomération d’Évreux, des marchés publics, des sites industriels, Le Havre, des entreprises majeures. Pris séparément, ces sujets relèvent du travail de presse. Ensemble, ils dessinent une ligne qui interroge : celle d’une mise en cause quasi permanente des détenteurs de responsabilités locales.
Un élément revient avec insistance dans les critiques formulées à l’égard du média « d’investigation » : ces enquêtes viseraient, presque systématiquement, des élus classés à droite ou au centre droit. Hervé Morin, président de la Région Normandie, a été ciblé par plusieurs publications. Plus récemment, Guy Lefrand, président de la communauté d’agglomération d’Évreux, s’est retrouvé au cœur d’articles mettant en cause la gestion locale. Cette récurrence alimente l’idée d’un tropisme politique qui dépasse le simple hasard des sujets.
Le cas de l’article sur « un étrange marché public de 126 000 euros » à la communauté d’agglomération d’Évreux illustre cette mécanique. Le sujet est technique, difficilement lisible pour le grand public, mais présenté dans une atmosphère de soupçon qui place d’emblée l’institution sur la défensive. Même sans irrégularité formellement établie, l’effet produit est puissant : installer le doute, puis laisser l’accusation flotter.
L’autre volet, plus sensible, tient aux épisodes judiciaires. Les deux dirigeants ont été auditionnés en 2024 dans le cadre de procédures évoquant la révélation d’éléments d’enquête ou le secret de l’instruction. Le média parle de pressions et de « procédures-bâillons ». Mais ces convocations rappellent aussi une réalité : l’investigation suppose une rigueur juridique extrême. Quand un média se retrouve à la frontière de ces lignes rouges, la question des méthodes employées se pose inévitablement.
Autour de ces affaires, les contentieux se multiplient, tout comme les menaces de poursuites. Le Poulpe y voit la preuve qu’il dérange. D’autres y lisent le signe d’un journalisme qui s’approche régulièrement de zones à haut risque, où la démonstration factuelle peine parfois à dissiper l’impression d’un récit déjà écrit.
Au centre de cette mécanique, Manuel Sanson et Gilles Triolier apparaissent comme des journalistes expérimentés. Leur parcours les a conduits à faire leurs armes dans des rédactions reconnues pour une sensibilité éditoriale marquée à gauche, ce qui, pour certains élus locaux, éclaire la cohérence entre leur trajectoire professionnelle et la tonalité des enquêtes publiées aujourd’hui.
Le nom choisi pour le média renvoie à un animal réputé pour posséder trois cœurs. En Normandie, on sait aussi qu’il est excellent à cuisiner. Reste cette question, posée par plusieurs acteurs du territoire : ce média qui traque sans relâche les failles des autres conserve-t-il, lui, ce cœur journalistique fait de nuance, d’équilibre et de mesure ? Ou s’est-il spécialisé dans une forme d’investigation à sens unique, efficace pour installer le soupçon, beaucoup moins pour apaiser le débat public ?