La correspondance occupe une place essentielle dans la vie et l’œuvre de Stefan Zweig (1881-1942). Elle constituait un lien vital entre l’écrivain autrichien, ses amis et ses proches, dans une existence marquée par les voyages, l’exil et les bouleversements des deux guerres mondiales durant la première moitié du XXᵉ siècle. C’est dans cet héritage épistolaire exceptionnel que s’inscrit le livre Lettres de Stefan Zweig et Jean-Richard Bloch (1912-1940), publié par les Presses universitaires de Dijon sous la direction de Claudine Delphis, professeure émérite d’histoire et de civilisation allemande contemporaine à l’université Paris-Diderot, décédée l’année dernière.
Ce livre réunit pour la première fois la correspondance entre Stefan Zweig et l’écrivain français Jean-Richard Bloch, de 1912 jusqu’à 1940, année où Zweig quitta définitivement l’Europe. Si les premiers échanges entre les deux hommes sont empreints de formalité, ils gagnent peu à peu en proximité. Tous deux furent des figures majeures de plusieurs réseaux intellectuels européens dans la première moitié du XXᵉ siècle. Alors que les liens entre Zweig et la France ont été largement étudiés au fil des années, sa relation avec Bloch reste peu explorée, malgré l’intérêt croissant porté à ce dernier ces trente dernières années, notamment en lien avec sa passion pour la culture germanique. Dans Le Monde d’hier, témoignage poignant sur une époque plutôt qu’une autobiographie au sens strict, Zweig affirme avoir aimé la France comme une « seconde patrie ». Bloch, quant à lui, ressentait une part de germanité en lui, issue d’un « berceau mêlé d’éléments germaniques et français, équivalents dans leur essence », selon ses propres mots. Ainsi, tant chez Bloch que chez Zweig, se dessine une véritable alliance entre les cultures latine et germanique, une fusion sincère de l’esprit et du cœur.
Cette correspondance, composée de 75 lettres, couvre une période allant de 1912 à 1940. Toutefois, elle est inégalement répartie dans le temps : seules quatre lettres datent d’avant la Première Guerre mondiale, suivies d’une longue interruption durant le conflit. Bien que cette interruption puisse être expliquée par les conditions difficiles sur un continent en guerre, il est possible de reconstituer le dialogue entre les deux hommes grâce à leurs nombreux amis communs qui jouèrent parfois un rôle d’intermédiaire. À l’ouverture de leur échange en 1912, Bloch avait 28 ans et Zweig à peine 31. Les lettres révèlent également leurs différences de tempérament. Dans les années 1920, leurs chemins se séparent : Bloch s’engage politiquement et rejoint le Parti communiste français, tandis que Zweig reste à l’écart de toute affiliation partisane.
Plus tard, avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le continent est à nouveau déchiré. Début 1941, se sentant de plus en plus menacé par le nazisme en tant que juif et communiste, Bloch choisit de fuir vers l’Union soviétique — un choix compréhensible politiquement, malgré la barrière linguistique. Là-bas, il devient journaliste et produit des émissions en français pour Radio Moscou. Zweig, quant à lui, quitte l’Europe dès 1940 pour s’installer avec son épouse à New York, où ils séjournent deux mois en tant qu’invités de l’université Yale, avant de partir pour le Brésil. Il était profondément désespéré quant à l’avenir de l’Europe et de sa culture. La correspondance entre les deux amis s’interrompt en 1940, dans ce contexte d’éclatement, mais le souvenir de leur relation perdure : Zweig évoque plusieurs fois Bloch dans Le Monde d’hier, tandis que Bloch cite son ami et ses écrits dans ses interventions à Radio Moscou, ignorant que Zweig et son épouse s’étaient suicidés main dans la main en 1942 à Petrópolis, au Brésil, après avoir ingéré une surdose de barbituriques.