Dans Saturnia, Alberto Martin Curto signe un premier roman graphique d’une beauté sidérante, à la croisée du réalisme magique et du conte poétique. Il y célèbre la résilience d’une femme, Inès, qui tente de préserver ses enfants dans l’Espagne étouffante du franquisme, dans un huis clos à la fois oppressant et lumineux. Un album magistral, à découvrir chez Sarbacane.
Un conte de survie dans l’Espagne franquiste
Madrid, années 1940. Inès vit terrée dans l’appartement hérité de sa grand-mère Celestina, en plein cœur d’un pays qui traque les déviants et punit les marginalisés. Elle y élève seule, dans le secret, ses deux petites filles, Agueda et Rosita, nées hors mariage. La peur d’être dénoncée ou séparée d’elles la pousse à l’isolement, renforcé par la présence menaçante d’une voisine, Apolonia, incarnation du fanatisme religieux et du regard social accusateur.
Tandis que la mère s’absente de longues heures, le châle noir de deuil flottant sur ses épaules, ses filles s’inventent un monde merveilleux fait de dragons, d’ombres bienveillantes et de héros magiques. C’est dans ce contraste entre la dureté du réel et la richesse de l’imaginaire que Saturnia déploie toute sa puissance visuelle et symbolique. Le dessin, fluide et lyrique, alterne noirceur et flamboyance pour restituer l’intensité émotionnelle d’une époque où la simple existence pouvait être un acte de courage.
Un hymne à l’altérité et à la lumière dans l’obscurité
Le récit bascule quand Inès recueille un personnage en fuite : Clavel de Luna, artiste transformiste violemment passé à tabac par la milice franquiste. Mi-homme, mi-femme, lumineux comme un papillon de nuit, Clavel incarne la beauté de la différence et l’espoir d’un monde plus tolérant. Sa présence ouvre une brèche de liberté dans la routine étouffante du foyer et agit comme un catalyseur pour les fillettes, révélant une autre voie possible.
Avec Saturnia, Alberto Martin Curto ne signe pas seulement un récit poignant sur la maternité et la survie en régime autoritaire. Il explore aussi, avec finesse et tendresse, la marginalité, les identités fluides et les petites résistances du quotidien. Porté par un style graphique somptueux et une narration sensible, l’ouvrage fait résonner des thèmes encore douloureusement actuels : la répression, l’intolérance, mais aussi l’entraide, l’imaginaire et la lumière intérieure.
En librairie depuis avril 2025, Saturnia (Sarbacane, 128 pages, 24 €) est un coup de cœur immanquable pour tous les amoureux de bande dessinée exigeante et poétique. Une œuvre rare, à la fois politique et profondément humaine.