« Mon vrai nom est Élisabeth » : le roman-enquête d’Adèle Yon bouleverse l’été littéraire
« Mon vrai nom est Élisabeth » : le roman-enquête d’Adèle Yon bouleverse l’été littéraire

Entre récit intime, mémoire familiale et réflexion féministe, le premier livre d’Adèle Yon s’impose comme un phénomène en librairie. Salué pour sa puissance narrative et sa forme hybride, Mon vrai nom est Élisabeth révèle une histoire oubliée, celle d’une arrière-grand-mère internée et lobotomisée, victime de son époque.

Une quête intime qui devient un livre universel

Paru en février 2025 aux éditions du Sous-Sol, Mon vrai nom est Élisabeth a rapidement dépassé les cercles confidentiels pour s’imposer comme un best-seller : plus de 85 000 exemplaires ont été vendus, selon son éditeur Adrien Bosc, interrogé par Le Figaro. Une douzaine de traductions sont déjà en préparation. Ce succès repose sur une narration inclassable, mêlant essai, autobiographie, enquête familiale et fiction documentée.

Tout part d’un choc personnel : à 25 ans, Adèle Yon traverse une relation toxique et commence à craindre pour sa santé mentale. Un jour, elle découvre une photo troublante dans les affaires d’un grand-oncle récemment décédé. On y voit une vieille femme au regard absent, avec deux cicatrices sur les tempes : sa propre arrière-grand-mère, Élisabeth, surnommée Betsy, victime d’une lobotomie dans les années 1950.

S’engage alors une enquête de plusieurs années. À travers lettres, rapports médicaux et échanges familiaux, l’autrice reconstitue le destin tragique de cette femme qualifiée de « schizophrène » mais dont le diagnostic psychiatrique semble douteux. Mariée de force, mère de six enfants qu’elle n’a pas désirés, Betsy est soumise à une intervention qui annihile toute rébellion. Sortie d’asile après 17 ans, elle meurt en 1990, ignorée par son entourage.

Un cri contre les violences invisibles faites aux femmes

Ce travail minutieux, initialement pensé pour sa thèse de doctorat, prend une portée collective lorsque l’autrice s’aperçoit que d’autres femmes de sa lignée ont connu des crises similaires au même âge. Loin d’un cas isolé, le sort de Betsy devient le reflet d’un phénomène plus vaste : celui du silence, de la médicalisation arbitraire des troubles féminins, et de la violence systémique infligée au nom de la norme.

Dans La Grande Librairie, Adèle Yon évoque une « rage folle » en découvrant que son aïeule a été privée de toute capacité à ressentir ou revendiquer, lobotomisée pour ne plus souffrir – ni déranger. « J’ai voulu comprendre son histoire pour comprendre la mienne », explique-t-elle, précisant qu’au fil de son enquête, elle a réalisé que « beaucoup de femmes vivent avec la peur de devenir folles sans savoir ce que cache cette angoisse ».

L’accueil critique est quasi unanime. Télérama parle d’une « enquête obstinée », France Inter d’un livre « révolutionnaire », Le Monde de « puissance hybride », tandis que Le Figaro le qualifie de « remarquable ». Mais c’est peut-être dans les réactions des lecteurs que le livre trouve sa plus grande résonance. Comme l’a confié l’autrice au Figaro, de nombreux lecteurs disent avoir repris contact avec leurs mères ou grand-mères après la lecture, pour interroger leur propre histoire familiale.

En racontant le destin d’Élisabeth, Adèle Yon libère une parole longtemps étouffée. Son livre, par sa forme aussi libre que son propos est incisif, redonne une voix aux femmes effacées par l’histoire, la médecine ou la honte. Et transforme un récit personnel en phénomène littéraire.

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