Avec Les héros du peuple sont immortels, le dessinateur Stéphane Oiry retrace la trajectoire vertigineuse de Gilles Bertin, chanteur du groupe punk Camera Silens, braqueur en cavale pendant trente ans, figure perdue et charismatique d’une génération désabusée. Adaptation libre de son autobiographie Trente ans de cavale, cette bande dessinée parue chez Dargaud mêle récit rock, chronique sociale et quête d’identité.
Une vie entre guitare, squats et braquage
Dans les années 1980, Bordeaux bouillonne : concerts sauvages, squats autogérés, colère sourde contre le système. C’est là que Gilles Bertin fonde Camera Silens, groupe punk aussi éphémère que culte. Mais lorsque l’utopie s’effondre, le musicien bascule. En 1988, il participe à un spectaculaire braquage de la Brink’s à Toulouse, empochant près de 12 millions de francs. Alors que ses complices tombent les uns après les autres, lui file vers l’Espagne, puis le Portugal. Pendant près de trois décennies, il vit dans l’ombre, change d’identité, monte un disquaire à Lisbonne, lutte contre la maladie. Ce n’est qu’en 2016 qu’il se rend volontairement à la justice française. Il sera condamné à cinq ans avec sursis.
Stéphane Oiry, qui a longtemps illustré les pages faits divers de la presse, redonne vie à ce destin romanesque avec un dessin précis, brut, très incarné. Il restitue l’intensité d’un parcours marqué par le refus des normes, la rage punk, la clandestinité et une rédemption tardive. « Gilles ne voulait pas seulement raconter sa vie, il voulait qu’elle soit lue comme une bonne histoire », explique l’auteur, qui a pris ses distances avec le factuel pour construire un récit dense, nerveux, profondément humain.
Un anti-héros devenu figure générationnelle
Ce roman graphique, ni hagiographie ni biographie classique, dépasse largement le cercle des amateurs de punk. Il parle d’un homme en rupture, qui choisit de s’inventer hors du cadre, quitte à tout perdre. Comme l’écrit Cécilia Miguel, compagne de Bertin, dans une postface bouleversante : « Il a su imprégner d’une profonde dignité cette héroïcité ordinaire qu’est le fait de vivre. »
L’album résonne avec force aujourd’hui, à l’heure où les idéaux libertaires des années 1980 resurgissent dans les marges. L’œuvre de Oiry, en résonance avec la musique rugueuse et fiévreuse de Camera Silens — dont le premier album ressort cette année —, rend à Bertin ce que l’histoire officielle lui avait refusé : le statut de héros du peuple, celui des invisibles, des fuyards, des rêveurs entêtés.