La controverse enfle autour de l’enseigne sportive Decathlon à Calais, accusée de faciliter, involontairement mais dramatiquement, les traversées clandestines de migrants vers le Royaume-Uni. Gilets de sauvetage, zodiacs, vestes imperméables en promotion : ces articles disponibles dans les rayons du magasin seraient, selon les élus locaux, un catalyseur pour les tentatives de passage de la Manche, une entreprise souvent mortelle.
Les élus locaux dénoncent une situation « intenable »
Guy Allemand, maire de Sangatte, petite commune proche de Calais, ne cache plus son exaspération : « Quand vous avez six cadavres en moins d’un mois sur les plages, vous ne pouvez plus fermer les yeux », déclare-t-il. C’est un administré qui a alerté une adjointe municipale sur la présence régulière de migrants dans le magasin Decathlon de Calais, achetant des équipements potentiellement destinés à la traversée. Ce constat a été confirmé par les autorités locales.
Le maire dénonce ce qu’il considère comme une forme d’irresponsabilité : « Ce matériel à la vente contribue directement à alimenter un système organisé et dangereux. » Un point partagé par la maire de Calais, Natacha Bouchart, qui souligne l’impact de ces articles sur les réseaux mafieux : « Les gilets de sauvetage permettent, certes, de sauver des vies, mais ils nourrissent également l’ensemble de la chaîne clandestine qui conduit des migrants à la mort. »
Ce n’est pas la première fois que l’enseigne de grande distribution est sous le feu des critiques. En 2021, Decathlon avait déjà dû retirer les kayaks de ses rayons à Calais et Grande-Synthe après qu’ils ont été détournés de leur usage sportif et utilisés pour des traversées maritimes périlleuses. L’enseigne avait alors maintenu la vente des équipements de sécurité tels que les gilets et les rames, expliquant qu’ils étaient nécessaires pour améliorer les chances de survie des candidats à l’exil en cas de problème en mer.
Mais aujourd’hui, cette position est de nouveau remise en question. Les associations d’aide aux migrants, quant à elles, estiment qu’interdire la vente de ces produits est un « faux débat ». Arthur Dos Santos, coordinateur de l’antenne Utopia 56 à Calais, rappelle qu’aucune mesure ne dissuadera les exilés à la fin de leur parcours de tenter la traversée. « Ce ne sont pas les restrictions sur les équipements qui changeront leur détermination », affirme-t-il.
Des traversées en hausse et un bilan humain dramatique
En 2024, 36 816 migrants ont réussi à atteindre les côtes britanniques à bord de petites embarcations, selon le ministère britannique de l’Intérieur. Ce chiffre marque une augmentation de 25 % par rapport à 2023. Malheureusement, ce phénomène s’accompagne d’un bilan humain alarmant : 77 migrants ont péri l’an dernier dans les eaux de la Manche. Et le début de l’année 2025 semble suivre une trajectoire encore plus sombre, avec déjà plus de 1 000 tentatives de traversée recensées en janvier.
Des drames humains se sont récemment produits. À Sangatte, le corps d’un jeune Yéménite d’une vingtaine d’années a été découvert sur la plage le 22 janvier dernier. Une semaine auparavant, un Syrien du même âge perdait la vie, probablement écrasé dans la cohue du départ.
Ce dossier reste particulièrement sensible dans les relations entre la France et le Royaume-Uni, avec des tensions récurrentes sur la gestion de cette crise migratoire. Si les maires dénoncent l’inaction de l’État et les effets pervers des ventes d’équipements, les associations, elles, insistent sur l’urgence humanitaire : « En supprimant ces produits, on ne fait qu’aggraver la précarité et le danger. Ce sont les mafias qu’il faut cibler, pas les migrants », déclare un militant local.
En attendant une réponse coordonnée entre les autorités françaises et britanniques, le dilemme persiste. Pour Decathlon, la question est désormais de savoir s’il faut de nouveau prendre des mesures radicales en retirant certains produits de la vente, ou si cela ne fera qu’alimenter la polémique sans réellement apporter de solution à la crise.
