Depuis le début du conflit en Ukraine, la narration occidentale s’est imposée comme une vérité incontestable, occultant bien souvent des éléments clés du contexte géopolitique. Nikola Mirkovic, auteur du livre Le chaos ukrainien, propose une lecture alternative des événements, mettant en lumière le rôle des États-Unis (avant le retour de Donald Trump) et de l’OTAN dans l’escalade des tensions. Alors que Washington et Moscou discutent enfin d’une issue possible à la guerre, il revient dans Entrevue sur les enjeux sous-jacents de ce conflit, les perspectives d’une paix durable et les répercussions des choix stratégiques occidentaux, notamment en France.
Entrevue : Vous avez écrit Le chaos ukrainien, un ouvrage qui remet en question la narration dominante sur la guerre en Ukraine. Avec le recul, n’estimez-vous pas que vos analyses ont été confirmées par les événements récents ?
Nikola Mirkovic : Malheureusement, oui. J’aurais préféré me tromper et que la situation prenne une autre tournure. Aujourd’hui, on voit très clairement que ce que j’avais écrit il y a quelques années s’est vérifié. Ce sont les États-Unis et la Russie qui discutent enfin d’une solution, mais après un immense gaspillage de temps et de vies humaines. Cette guerre, comme je l’explique dans mon livre, ne date pas de 2022, mais remonte à la fin de l’URSS en 1991, avec des tensions majeures entre Washington et Moscou. Le coup d’État de 2014, ouvertement encouragé et organisé par les États-Unis, a été un tournant décisif. Aujourd’hui, plusieurs centaines de milliers de morts sont à déplorer, et les États-Unis finissent par admettre leur implication, comme l’a récemment reconnu un ancien chef du renseignement américain.
Quel rôle ont joué les États-Unis de Biden et l’OTAN dans cette escalade, et en quoi la révolution de Maïdan en 2014 était-elle un tournant décisif ?
Quand l’URSS s’est écroulée en 1991, les néo-conservateurs américains ont vu l’occasion de consolider leur domination mondiale. Francis Fukuyama parlait alors de « la fin de l’histoire » et de la victoire définitive de la démocratie libérale. Les États-Unis avaient alors deux options : user de leur soft power, via la culture, les universites, le cinéma, ou bien imposer leur influence par la force. Ils ont choisi la seconde voie, notamment en Europe de l’Est, en multipliant les « révolutions de couleur » financées par des fonds occidentaux. On l’a vu en Yougoslavie, en Géorgie et bien sûr en Ukraine, en 2004 et en 2014. L’administration Obama, dont Joe Biden était le vice-président, a été particulièrement active en Ukraine. Biden s’est rendu à Kiev cinq ou six fois en 2014, et son fils, Hunter Biden, a été placé à la tête de Burisma, une des plus grandes sociétés ukrainiennes d’hydrocarbures. C’était du pur népotisme. Quand un procureur ukrainien a enquêté sur Burisma, Joe Biden a fait pression pour le faire limoger. Tout cela est documenté. Washington voulait faire de l’Ukraine un bastion anti-russe, et la Russie ne pouvait pas laisser faire sans réagir.
La récente proposition américaine d’un cessez-le-feu de trente jours a été acceptée par l’Ukraine et présentée comme une avancée vers la paix. Mais Vladimir Poutine parle d’une trêve qui doit aboutir à une paix durable. Est-ce qu’on doit y voir une simple pause stratégique pour les belligérants ou un réel début de désescalade ?
On sent une volonté de discussion à Washington et à Moscou, mais il y a un immense problème de confiance. La Russie considère que les États-Unis ont multiplié les provocations : révolutions de couleur, extension de l’OTAN, militarisation de l’Ukraine… Aujourd’hui, Moscou craint que ce cessez-le-feu ne soit qu’un prétexte pour permettre à l’Ukraine de se réarmer. D’autant plus que la Russie a l’avantage sur le terrain. Moscou attend donc de voir quelles contreparties seront offertes. Il ne s’agit pas seulement d’arrêter les combats, mais d’assurer une paix durable.
Peut-on imaginer une nouvelle dynamique géopolitique avec un retour de Donald Trump, qui affiche une volonté de désengagement, et une possible alliance avec la Russie de Poutine ?
Tout est possible. Trump incarne une Amérique différente de celle des mondialistes. Son approche est plus pragmatique : il veut un empire américain fort, mais sans être le gendarme du monde. Il veut négocier avec les grandes puissances plutôt que d’imposer une hégémonie absolue. La véritable rivalité des États-Unis aujourd’hui, ce n’est pas la Russie, c’est la Chine. Trump pourrait donc chercher un accord avec Moscou pour contrer l’expansion chinoise. Cela signifierait une recomposition totale de l’ordre mondial, et c’est une hypothèse qui n’est pas à exclure.
L’Assemblée nationale a voté le gel et l’usage des avoirs russes à hauteur de plusieurs milliards d’euros. Quelles pourraient être les conséquences économiques et diplomatiques d’une telle décision ?
Cette décision s’inscrit dans la logique des sanctions occidentales contre la Russie. Mais elle pose un vrai problème de droit international et d’image pour la France. En gelant ces avoirs, Paris envoie un message très négatif aux pays qui cherchent des garanties de sécurité pour leurs investissements. Cela pourrait avoir un effet dissuasif sur d’autres acteurs économiques, notamment dans les pays émergents. De plus, la Russie réagit en prenant des mesures de rétorsion, ce qui aggrave les tensions économiques et diplomatiques. Ces gels d’avoirs ne font qu’alimenter une guerre économique qui, au final, pénalise tout le monde, y compris les Européens eux-mêmes.
