Nicolas Vidal a accordé une interview à Entrevue à l’occasion de la sortie de son livre La tempête qui vient. Dans cet essai au vitriol, il dresse le réquisitoire d’une oligarchie coupée du réel, sourde à la colère qui monte et obstinée dans sa fuite en avant mondialiste. Entre mépris de classe, trahison des élites et effondrement démocratique, il décrypte les mécanismes d’une fracture devenue sécession et dessine les contours d’un réveil populaire inévitable.
Entrevue : Vous ouvrez le livre avec une citation d’Édouard Philippe sur « la colère d’Achille ». En quoi cette référence est-elle en phase avec votre propos ?
Nicolas Vidal : Cette déclaration d’Édouard Philippe illustre le mépris de la classe dirigeante envers le peuple. Elle conjugue la méfiance, la défiance et un profond mépris. Dans la même prise de parole à l’Essec en 2021, l’ancien premier ministre évoquait le fait qu’il avait été surpris par la facilité avec laquelle certaines réformes explosives avaient pu passer inaperçues, sans accroc et sans heurts.
Ainsi, une grande partie de la classe politique, plus spécifiquement la macronie et ses soutiens du bloc central ( qui n’a de central que l’indigence de ses convictions) assument aujourd’hui le fait d’une sécession franche avec le peuple français. Et c’est l’idée qu’exprime en creux Edouard Philippe dans cette citation.
Pour s’en convaincre, il suffit de regarder comment Emmanuel Macron n’a tenu compte ni du résultat des Européennes ni des législatives, alors que la participation fut en très forte hausse pour ces dernières.
En réalité, cette caste a fait délibérément le choix de remplacer les Français par les marchés avec la complicité de l’Union européenne et elle n’hésite pas à le faire savoir sans aucun scrupule. C’est une sécession pleinement assumée. Sans compter que ce même Edouard Philippe ne manque pas d’air lorsqu’il déclarait il y a quelques jours que « les Français avaient une part de responsabilité dans la situation actuelle ». Je crois qu’il sera difficile de faire mieux en termes de cynisme. Mais c’est sous-estimer le rôle du mépris de classe en tant qu’accélérateur de la colère populaire.
Vous decrivez une France en déclin sous l’emprise d’une oligarchie. Quels aspects de ce constat vous semble les plus préoccupants ?
Nous assistons à une époque terrifiante et crépusculaire de la chose politique. Alors que le pays s’effondre par le truchement de politiques suicidaires menées depuis une trentaine d’années par une « alternance unique » pour reprendre les mots de Jean-Claude Michéa, Emmanuel Macron tente par tous les moyens de réhabiliter une sorte de pays Potemkine. Le formidable déni démocratique des dernières élections a accéléré la perte de confiance de millions de français pour la classe politique dans son ensemble.
Alors que les gouvernements se succèdent à un rythme effréné, le pays s’enfonce chaque jour un peu plus dans une situation sociale, économique et sécuritaire absolument dramatique. Pendant ce temps, nous assistons, médusés, à une formidable course à la gamelle au sein d’une opposition politique obsédée par une probable dissolution de l’Assemblée en juillet prochain et qui garde, bien entendu, un œil lubrique sur une éventuelle démission d’Emmanuel Macron.
Et le drame se produit à ce moment précis où les intérêts de la classe politique divergent totalement de celui des Français et de la France. Et la trahison n’en est que plus grande lorsque vous assumez publiquement cette inclinaison à ne plus servir l’intérêt général et à vous en remettre à l’Union européenne, aux marchés et à la technocratie supranationale, dont Emmanuel Macron est le parangon parfait. Enfin, il ne doit plus y avoir de tabous sur le fait que notre classe politique est incarcérée dans un environnement économique contraint, irrigué par le système des députations nationales et européennes et dont la rentabilité interdit de renverser la table et empêche de repenser le rôle de nos institutions, notre rapport à la démocratie et la souveraineté du pays. Nous voilà entrés de plain-pied dans une « démocratie follow the money ».
Je crois enfin qu’au plus haut niveau de l’état, nous assistons à un désastre cognitif sans précédent, accéléré par un effondrement culturel et intellectuel sans précédent. Cette classe dirigeante s’est extraite du destin national, car elle n’a plus la connaissance historique ni l’épaisseur culturelle suffisante pour se transcender et défendre la nation.
Car elle a fait sécession avec le peuple et n’a plus besoin de la nation (hormis pour ses généreuses rémunérations et les prébendes en tout genre). Les enfants de l’oligarchie sont placés dans les établissements scolaires les plus prestigieux et les plus cotés ( souvent à l’étranger), elle vit dans les quartiers les plus protégés et sécurisés. Elle peut se déplacer à sa guise l’autre bout du monde grâce à des moyens financiers exorbitants. Elle s’appuie sur un réseau puissant de connivences, de cercles et d’influences où la carrière professionnelle et les soins de santé s’appuient sur un carnet d’adresses suffisamment étoffé qui ouvre mécaniquement des facilités et des passe-droits.
En réalité, cette caste n’a plus besoin de la structure nationale pour vivre. Elle a privatisé sa propre existence avec les subsides versés par l’État qu’elle n’a aucun scrupule à dépecer et à piller pour ses propres intérêts.
Vous évoquez un réveil citoyen et un peuple « en mouvement ». Quels signes observez-vous qui vous font penser que ce réveil est en cours ?
Je donne de nombreuses conférences partout en France et je suis absolument stupéfait par l’engouement de très nombreux citoyens à se réapproprier leur citoyenneté même dans des territoires reculés pour lesquels une grande partie de la classe politique et médiatique n’éprouve que de la condescendance et du mépris.
Ces conférences et ces discussions n’existent que par le fait que de nombreux collectifs et associations déploient des trésors d’imagination et d’organisation pour nous faire venir afin que nous puissions exposer nos analyses et offrir d’autres grilles de lecture. Récemment, j’ai donné une conférence en Dordogne et un jeune couple avait fait 6 heures de route aller-retour dans la soirée pour me rencontrer et échanger autour de « La tempête qui vient ».
Nous sommes ainsi quelques-uns a sillonner la France et nous avons tous les mêmes anecdotes. C’est un espoir considérable qui laisse à penser que la cartographie de la colère s’étend chaque jour un peu plus dans ce pays et qu’elle est teintée d’une prise de conscience vivace et d’une volonté de comprendre et de s’engager.
Enfin la réussite et le succès de nos médias indépendants, comme Putsch.media que j’ai fondé en 2018 ou l’incroyable ascension de la matinale Tocsin dans laquelle je suis matinalier (et d’autres, bien entendu) sont des marqueurs extrêmement saillants de ce mouvement de fond. Enfin, on pourrait aussi s’appuyer sur les meilleures ventes de livre sur Amazon où nous sommes, là encore, quelques-uns à truster les classements des meilleures ventes alors que les grands médias mainstream nous ignorent ostensiblement et que nous publions souvent sous nos marques respectives sans passer par les grandes maisons d’édition du Tout-Paris, car, en réalité, nous n’en avons pas besoin.
Selon vous, quels mécanismes permettent à l’oligarchie de maintenir son pouvoir malgré l’exaspération grandissante ?
L’oligarchie a tenté depuis 30 ans de vendre à la criée la mondialisation heureuse, dans laquelle nous devions nous émanciper dans ce grand centre commercial à ciel ouvert avec lequel elle pensait vider les cerveaux et donc affaiblir la nation. Mais les promesses sont rapidement devenues de fieffés mensonges.
Car la situation économique a sabré gravement le pouvoir d’achat de millions de Français dont le projet était de les transformer en consommateurs. Consommer, dépenser, emprunter et jouir des petits plaisirs matériels pour détruire tout libre arbitre, toute réflexion et toute forme de citoyenneté afin que l’oligarchie puisse asseoir définitivement son pouvoir, sans aucune forme de résistance populaire.
La France devait devenir la plus grande réserve d’autruches et de tubes digestifs afin que chacun puisse se considérer comme le petit marquis de sa souveraineté privée, dont Netflix et les RTT seraient les ordres cardinaux. Et lorsqu’un nombre très important de Français auraient comme seule obsession de s’occuper de son petit coin d’univers personnel, la voie royale serait grande ouverte pour que l’oligarchie prenne le contrôle total.
Le projet était donc dès le début de plonger la France dans une apathie populaire généralisée. Rien de compliqué dans cette entreprise : abrutir la population par l’entertainement, promouvoir le sport jusqu’à l’obsession, provoquer une boulimie de loisirs, effondrer l’éducation nationale, se débarrasser de la méritocratie et utiliser la peur de façon outrancière pour embrumer les cerveaux et paralyser la citoyenneté.
Mais la crise sanitaire a eu l’effet d’un puissant électrochoc (plus que la crise des Gilets Jaunes) et de nombreux Français ont pris conscience de la folie dans laquelle la caste avait tenté de les plonger. Ainsi, nous avons ainsi assisté à une sédimentation de la révolte partout sur le territoire, et une nouvelle agrégation de Français a commencé à ouvrir les yeux. Mais cela est devenu rapidement incontrôlable, notamment sur les réseaux sociaux, pour un pouvoir totalement décrédibilisé qui n’a eu comme seules solutions de mettre en place un système de censure, une politique de déligitimation des voix discordantes, à laquelle certains médias mainstream ont apporté leur contribution généreuse et massive. Enfin, j’en ai parlé plus haut : ils ont eu recours comme jamais à la stratégie presque totalitaire de ne plus respecter les résultats des élections, notamment législatives et de s’accrocher au pouvoir en nommant des gouvernements totalement illégitimes.
Nous sommes entrés dans la dernière phase crépusculaire d’un pouvoir qui se maintient coûte que coûte avec tous les risques que cela comporte.
Les Gilets Jaunes occupent une place importante dans votre analyse. Que symbolisent-ils pour vous dans l’évolution politique et sociale récente de la France ?
Les Gilets Jaunes ont été les premiers à avoir compris que la mondialisation et la globalisation étaient des poisons mortels pour leurs existences, mais plus largement pour la nation. Il faut se rappeler que, chez les Gilets Jaunes historiques des premiers mois, ils étaient nombreux dans les manifestations et sur les ronds-points à arborer des drapeaux bretons, picards, corses ou d’autres territoires. Pourquoi ? Pour la bonne et simple raison que, lorsqu’une nation fait l’objet d’un processus violent de dissolution de ses fondements, une partie du peuple, et notamment la plus exposée à la violence économique, réagit de façon épidermique lorsqu’on porte atteinte à son identité, ajouté à un appauvrissement prémédité dont elle a été la victime expiatoire.
Ainsi, mécaniquement, ces Français se sont recroquevillés sur leurs territoires et leur identité, puisque la France comme nation n’incarnait plus qu’un pouvoir central brutal et destructeur, ballotée dans la tempête néolibérale, n’étant plus qu’une sous-préfecture d’une Union européenne presque fédéralisée, du moins politiquement.
Les Gilets Jaunes ont été les canaris dans la mine. Avant tout le monde, ils ont vu venir ce coup de grisou qui allait précipiter des millions de Français dans un déclassement économique et social comme nous n’en avions jamais connu. C’est pour cette raison qu’ils ont été violemment réprimés, car ils incarnaient le pire cauchemar de l’oligarchie en place. Ils furent en quelque sorte des lanceurs d’alerte populaires. Et il ne fallait pas qu’une majorité de la population prenne conscience du désastre. Il fallait absolument éviter qu’une majorité de Français deviennent des Gilets Jaunes. Sinon, le pouvoir en place tombait.
Vous affirmez qu’un affrontement est inévitable. Comment envisagez-vous l’avenir du pays une fois cette « tempête » passée ?
C’est une excellente question qui permet d’échafauder plusieurs hypothèses. Dans un pays démocratiquement sain, la réponse serait assez simple à formuler en s’appuyant sur le fait qu’une opposition politique plébiscitée par une majorité de citoyens pourrait reprendre les rênes du pays et lui donner une autre trajectoire plus en phase avec les aspirations des Français. Malheureusement, aujourd’hui, dans le combat politique à mort qui oppose les souverainistes et les européistes/mondialistes, les formations politiques qui siègent dans l’opposition parlementaire ont énormément reculé sur la question de la souveraineté totale de la France. Ainsi, ils se sont délibérément plantés au milieu du gué, naviguant sur un radeau de convictions en texture de tuyaux d’arrosage. Ainsi, je suis au regret de penser qu’une solution politique ne se trouvera pas dans les principaux partis d’opposition malgré leurs déclarations d’intentions, rabâchées à longueur de journée dans les médias.
Car, aujourd’hui la fonction tribunitienne n’est plus l’apanage des grands partis que nous connaissons. Le Rassemblement National tout comme le NFP se sont considérablement ramollis sur la question cruciale de la souveraineté, s’abritant derrière des génuflexions intellectuelles plus que hasardeuses et bien souvent ineptes.
Néanmoins, chaque période de trouble fait émerger des porte-paroles et des tribuns inconnus du grand public qui, à force de conviction, retiennent rapidement l’attention, car ils portent des idées qui rallient souvent une majorité de citoyens. Et pour tenter de s’en préserver, la caste a très vite fait de les accuser de populisme afin de les disqualifier. Heureusement que la France peut compter sur des personnalités brillantes, solides intellectuellement, structurées, bardées de convictions et surtout de courage. À l’heure venue, ces individualités apparaîtront naturellement au grand jour afin de remplacer cette oligarchie décadente qui sera balayée pour finir dans les oubliettes de l’Histoire. L’inconnue reste tout de même l’intensité et la violence propre à tout chamboulement au sein d’une nation. Et généralement, le stabilité et le calme n’en sont pas des dénominateurs communs.
Vous parlez de ceux qui s’engagent pour « refaire nation » au détriment de leur vie personnelle. Quel rôle ces citoyens engagés devraient-ils incarner aujourd’hui ?
Cet engagement citoyen est fait de choses très simples : la participation à des collectifs, à des associations ou à des partis politiques, essentiellement souverainistes, est l’une des stratégies les plus répandues. Il faut tout de même préciser que les milliers de gens que je rencontre chaque année me témoignent de l’extrême solitude dans laquelle ils se retrouvent, notamment depuis la crise sanitaire où la peur et la volonté d’isoler les Français ont répondu à une stratégie politique inhumaine et féroce.
Ainsi, la solitude a amené bon nombre d’entre eux à s’agréger physiquement à d’autres. S’ajoute à cela le fait que de très nombreux citoyens se sont mis à chercher une autre information, d’autres grilles de lectures, de nouvelles voix et à suivre naturellement nos médias indépendants, faisant décoller nos audiences à des niveaux stratosphériques depuis la crise sanitaire. Je suis impressionné par le temps mobilisé, les recherches, les heures de lectures, les affluences incroyables de citoyens de toutes sortes aux rencontres et aux conférences auxquelles nous sommes invités. Très clairement un peuple est en train de se mettre en mouvement. Il est déterminé, vivace, éveillé, et généreux. Emmanuel Macron a su en 8 ans redonner une âme de résistant à des millions de Français, qui s’étaient enlisés dans une « démocratie Ikea » dont nous avons parlé plus haut.
Emmanuel Macron a ruiné en quelques années seulement un processus d’abrutissement des populations patiemment élaboré depuis une quarantaine d’années.
Pensez-vous que l’analyse que vous faites dans le livre est proprement française ou qu’elle résonne avec des contextes similaires dans d’autres pays ?
Nous pouvons aisément faire des parallèles avec l’élection de Donald Trump aux États-Unis, où une majorité d’Américains a volontairement dégagé l’establishment progressiste. C’est le cas également en Slovaquie, en Roumanie, en Géorgie, bientôt en Allemagne et en Pologne. L’effondrement économique, selon moi, a accéléré la prise de conscience de nombreux peuples quant aux politiques menées, et qui allaient manifestement à l’encontre de l’intérêt général. La globalisation a fait déferler un déclassement économique majeur tout autant qu’une destruction des valeurs et des identités.
Ce renversement a été un révélateur puissant qui a provoqué un ressentiment généralisé. De plus j’en veux pour preuve que la classe dirigeante est internationalisée d’abord au niveau de l’Union européenne. Le Forum Économique de Davos est également un caractéristique éclatante d’une globalisation des décisions prises en haut lieu et jamais dans l’intérêt des peuples. Chefs d’État, magnats puissants de fonds de pension américains, représentants des GAFAM, lobbyistes, grands patrons de laboratoires pharmaceutiques et autres sommités se réunissent pour décider du futur du monde, sans demander l’avis des populations.
Pour des millions de citoyens, tout cela n’a que trop duré et il est de reprendre les manettes avant que notre pays s’effondre et le chaos débarque dans nos rues.
Si vous deviez résumer en une phrase le message central que vous souhaitez transmettre à travers ce livre, quel serait-il ?
On ne gouverne jamais impunément contre son peuple. Sinon, la tempête vient et l’affrontement apparaît comme inévitable. Et manifestement, l’oligarchie au pouvoir a dépassé depuis trop longtemps tous les seuils d’alerte, bouffie par un profond mépris de classe qui lui sera fatal, car elle n’a pas vu ou pas voulu voir ce peuple se mettre en mouvement.
Propos recueillis par Radouan Kourak
