Ténor du barreau, longtemps surnommé l’avocathodique, en raison de son omniprésence médiatique, Gilbert Collard plaida nombre de procès retentissants. Il publie aujourd’hui Indéfendables Mémoires (Mareuil Éditions), qui nous révèle un demi-siècle d’une carrière hors norme. Il revient pour Entrevue sur les coulisses dramatiques ou cocasses de ces affaires dans lesquelles il joua un rôle crucial, bien avant de faire la politique et d’être un proche de Marine le Pen puis d’Eric Zemmour.
Entrevue : Vous faites vos premiers pas à Marseille, vous recevez votre clientèle dans un bistro et un jour on vous appelle et c’est votre premier succès.
Gilbert Collard : Je n’avais jamais pris la parole dans une salle d’audience avant cela. Ce qui me prit de court était le son de ma voix dans la salle, j’avais peur de ma voix. Je n’étais pas préoccupé par le dossier car il était simple mais je me disais : « est ce que tu vas arriver à te faire entendre ? » car on n’était pas préparé à la parole en public, en plus sans micro. C’était à Aix-en-Provence. Le dossier : un clochard qui avait tué un autre clochard. J’avais lu le voyage au bout de la nuit et en plaidant j’ai cité des passages entiers de ce livre. On a fait un beau discours sur tous ces soldats qui avaient fait le débarquement d’Aix-en-Provence. Un journaliste présent a fait ma première chronique judiciaire sur un cahier vert qu’il m’a donné à la fin de l’audience. Le clochard fut presque relaxé avec une toute petite peine. Il était libérable tout de suite. Il s’est levé quand il a entendu le verdict, s’est penché vers moi et a dit tout fort “merci petit gars.”
Vous aviez votre cabinet dans une rue pleine de prostituées qui venaient se réfugier chez vous…
Dans un premier temps, j’étais carrément dans le bar et après j’ai pris un bureau tout près du bar. Quand il y avait des rafles de police elles venaient se réfugier au bureau.
Votre premier grand dossier : partie civile dans l’affaire Ranucci. Et vous avez tout fait pour que Ranucci ne soit pas condamné à mort ?
Oui, je crois qu’à l’époque il y avait un journaliste qui a dit que « le seul qui a essayé de lui sauver la tête, c’est Collard ». J’ai tout fait, j’ai failli y arriver parce qu’à un moment donné, j’ai bien cru qu’il allait avouer. Il aurait alors sauvé sa tête. Son avocat a senti qu’il allait avouer et il a fait écran entre Ranucci et moi : cela a coupé le regard. On n’avait pas de doute sur le fait qu’il était coupable, on avait un argument irréfutable qui est la découverte du couteau, car Christian Ranucci a indiqué l’endroit où il avait caché le couteau objet du crime.
Même Gilles Perraut dit que vous étiez magnifique et qu’il vu la main tendue de celui qui a reçu tous les dons vers celui qui n’en avait eu aucun.
Oui c’est vrai, il avait 25 ans je crois, il avait tué la petite Maria dans la panique. Ce n’est pas comparable aux crimes atroces qu’on voit aujourd’hui. Quand on voit le président qui entre, qui s’assied et qui dit : «accusé levez vous », le type est encore vivant, et puis il poursuit « vous êtes condamné à mort »… Là nous sommes face à un spectre, un mort vivant. Là, on se rend compte de ce que peut faire l’Etat. C’est pour cela que j’ai toujours été contre la peine de mort, à cause de la relativité des hommes.
En 1975, vous défendez Laïd Moussa, instituteur en Algérie qui avait tué un copain de chambrée universitaire. Et vous recevez un petit papier : “mort à l’ avocat qui défend les arabes, on le tuera et on te tuera”.
Un petit matin, on a violemment tapé à ma porte. Une escouade de gens en larmes qui criaient « on a assassiné Laïd ! ». La veille au soir à minuit un individu cagoulé, armé d’un fusil à canon scié contenant deux cartouches, était entré, avait tiré une balle dans la tête de Laïd et m’avait cherché. Ce qui était étonnant c’est que l’info n’avait pas fuité, à 14h personne n’en parlait. J’apportai alors la lettre de menace au procureur mais personne n’en parlait donc je suis allé voir un copain journaliste et les médias s’en sont emparés.
Nouveau procès en 1981 : la Bastide sanglante. Dans cette époque, était impliqué le SAC (Service d’Action Civique) qui avait muté en officine secrète. Etes- vous de ceux qui avaient contribué à l’interdiction du SAC ?
Oui, j’ai permis le démantèlement du SAC et surtout j’ai eu le grand bonheur d’avoir entre les mains tout le fichier du SAC que j’ai remis au juge d’instruction. Il l’avait pris en me disant : « J’espère que vous n’avez pas regardé ni expurgé, ni même jeté un œil ». Mais je peux confesser que quelquefois, il était arrivé de dire à un prétentieux, par exemple un procureur, un commissaire ou un préfet. “J’ai vu votre fiche”. Et là, ça m’a facilité la vie pendant un certain temps.
Il y une autre affaire extraordinaire que vous avez plaidée, la gourmette de Saint-Exupéry. Un petit pêcheur marseillais découvre la gourmette de Saint-Exupéry et refuse de la rendre.
Ce n’est pas qu’il ne veut pas la rendre, c’est qu’il l’a. Et le simple fait de l’avoir constitue un délit. Au lieu de féliciter ce type, non seulement on lui pique la gourmette parce que les héritiers de Saint-Exupéry voulaient la récupérer, ce qui peut paraître légitime. Mais surtout on l’a pourchassé, on l’a poursuivi, on l’a inquiété. Et pourtant c’est cette gourmette qui a permis après de retrouver l’avion. On ne savait pas où il avait chuté dans la mer et ça permettait de le localiser. Mais le plus dingue est cette histoire qui a passionné les Français, mais surtout les Japonais. Parce que le Petit Prince est l’un des livres les plus lus au Japon.
En 1991, c’est l’affaire de la profanation du cimetière de Carpentras. Vous commencez à vous faire mordre par les petites mâchoires mesquines de gauche ?
Oui, exactement, parce que je dédouane le Front National. À l’époque, je ne suis pas au Front National, mais je dis que c’est un scandale d’accuser Jean-Marie Le Pen de la profanation du cimetière de Carpentras. Tout le monde sait que ce sont des jeunes qui ont fait le coup. Le procureur Chapot le disait, et a été viré, tous ceux qui le disaient ont été malmenés. Moi, j’ai commencé à être persécuté par la gauche. Il y a eu la fameuse histoire de l’enveloppe. Un jour de conférence de presse, où il faisait grand vent – cela a son importance pour la suite de l’histoire – mon client, Monsieur Germont, a brandi cette enveloppe, ce con, sans me le dire ! Et moi, voyant les objectifs avec mon narcissisme pathologique – d’acteur peut être mais en tout cas non soigné (je n’ai fait une psychanalyse que plus tard), j’ai saisi l’enveloppe en me disant bonne nouvelle, on va être photographiés. Effectivement, on a été criblés de photos et je suis devenu celui qui avait apporté l’enveloppe : donc le délateur professionnel, pire, le menteur professionnel ! Alors que je n’ai fait que tenir l’enveloppe. J’avais senti le danger que la juge d’instruction fasse une perquisition chez moi, danger ensuite qu’on m’accuse de faire peser l’accusation sur des inconnus ; et donc j’ai dit “Je vous rends cette enveloppe, monsieur, Je ne veux pas en être le détenteur”. Et cela a été coupé. C’est dire que lorsque la bien-pensance veut votre peau, tout est bon !
A l’époque François Mitterrand qui était bas dans les sondages, aurait utilisé cette affaire pour rassembler autour de lui les forces vives de la nation ?
Bien-sûr, c’était un coup des renseignements généraux de l’époque. Roland Dumas l’a dit, Pierre Joxe aussi l’a dit je crois.
Oui, D’ailleurs, 30 ans après, c’est à cet endroit là que Marion Maréchal a été élue députée, pour venger son grand-père. On a jamais su qui c’était ?
Des skinheads sont allés se constituer prisonniers pour avouer la profanation – parce qu’ils avaient des remords de conscience – et ils sont allés se confesser auprès des RG. Et évidemment, dès qu’on a eu cette confidence, ça a complètement permis de clore l’affaire. Ils n’ont été condamnés du reste qu’à une peine de principe. Mais l’honneur était sauvé. N’oublions pas que le mari de la juge d’instruction appartenait aux Renseignements Généraux.
Autre affaire qui a fait beaucoup parler, c’est Richard Virenque qui avait des problèmes de prononciation et de compréhension du français, non ?
C’était le fameux « à l’insu de mon plein gré », qui est de ma faute, ma très grande faute. Richard m’explique qu’il a été dopé sans le savoir. Je lui dis donc que ça s’est fait à son insu. Mais j’étais à un kilomètres de grammaire de m’imaginer qu’il ne savait pas ce signifiait « insu ». Et j’insiste, je lui dis donc vous avez été dopé à l’insu de votre plein gré… et j’étais à des milliers de kilomètres d’imaginer ce qu’il allait dire. Quand on l’interviewe, lui, il mélange tout et il dit, « j’ai été dopé à l’insu de mon plein gré » mais en réalité, c’était : « on m’avait dopé à mon insu et pas de mon plein gré ». Quand on lui disait « reconnaissez que vous avez été le leader de l’équipe » il répondait « non je n’ai jamais été le leader », car il confondait leader et dealer ! Ha ! Ha ! Ha !
Après vous avez été l’avocat de Christine Deviers-Joncour. Vous dites que ça a été une affaire qui a fait beaucoup écrire et peu juger. C’était « une sorte d’héroïne de boulevard emportée dans le mirage médiatique ». Un personnage de roman ?
Roland Dumas m’a dit un truc tordant sur cette affaire : « le plus drôle, c’est que mes chaussures faisaient coin coin quand je marchais ». Sinon, cette affaire c’est Eva Joly qui a voulu se faire un coup de pub en fabriquant ce montage.
Et il y avait aussi l’affaire avec la fille supposée d’Yves Montand : Aurore Drossart !
Des tests comparatifs avaient abouti à une absence de reconnaissance à 99 % et j’ai joué sur le pourcentage restant (rires). J’ai dit au juge « si vraiment vous dites que ce n’est pas la fille, vraiment c’est au bénéfice du doute ». J’ai eu l’impression dans ma vie de m’être fait souvent détester. Mais à compter de l’exhumation de Montand, mis à part les quelques névrosés qui ont vu je ne sais quelle sulfureuse chose qui les excitait, je me faisais insulter du matin au soir. J’étais le personnage sacrilège qui déterrait la momie. Sa mère lui avait tellement dit enfant qu’elle ressemblait à Montand, qu’elle avait fini par lui ressembler, c’est ce qu’on appelle l’hystérie du corps.
A propos de fille cachée, il paraît que c’est vous qui avez découvert Mazarine !
C’est nous qui l’avons découvert avec Jean-Edern Hallier a l’Idiot International. C’est comme ça que Mitterrand nous a mis sur écoute. Parce qu’il savait qu’on savait
Pourquoi est-ce qu’il a mis autant de monde sur écoute : quel intérêt par exemple de mettre Carole Bouquet ?
Je crois qu’à la longue il y a pris goût, il y avait un côté très médiéval dans tout ça. Vous savez, je peux me tromper parce que je veux être prudent. Mais quand on fréquente beaucoup la littérature, on finit par croire qu’on en fait partie. Et Mitterrand est un homme qui lisait beaucoup et je crois qu’il se déplaçait un peu dans le temps. Il se voyait à l’époque de Richelieu, à l’époque de Louis IX, à l’époque de Louis XI. On l’appelait le Florentin d’ailleurs. Aujourd’hui, les gens sont dans la banalité parce qu’ils n’ont plus la transfusion d’imaginaire que donne la lecture.
Vous aviez fait poser Pierrette Le Pen dans Playboy il y a 40 ans. La mère de Marine Le Pen nue avec un article de Roger Peyrefitte. Jean-Marie Le Pen avait dit qu’il fallait qu’elle aille faire des ménages. Et vous avez pris la chose au premier degré …
D’abord, il faut savoir que cette opération, montée par Playboy et Jean Marcilly, qui à l’époque était un escroc compagnon de Pierrette, s’appelait « Opération Maman ». Il fallait donner un nom de code à l’opération. Les choses se sont faites d’une manière incroyablement folle. Jean-Marie Le Pen accorde une interview et à la question “Est ce que vous donnez une pension alimentaire à votre femme?”, il avait répondu “elle n’a qu’à faire des ménages”. Pierrette m’appelle indignée et énervée « Tu as vu ce qu’il a dit, que je devais faire des ménages, comment on réagit ? » Et moi en plaisantant, je lui dis de poser à poil en soubrette. Elle me rappelle quelques jours après et elle me dit « J’ai bien réfléchi, j’en ai discuté avec Jean. Il a des amis chez Playboy et je vais poser nue en soubrette. Ça lui apprendra. » Je lui dit “écoute fais ce que tu veux. Ce que je peux te garantir, c’est que si tu veux perdre ton divorce, c’est le meilleur moyen. J’espère que tu vas être bien payée parce que vraiment tu n’auras pas un centime de pension alimentaire, pas un centimes de dommages intérêts. Tu perdras ton divorce.” Elle me répond “Je m’en fous, je vais le faire. Il m’a vexée, il m’a humiliée, alors à l’abordage !”. Et c’est comme ça que l’opération «maman » se déclenche.
Pouvez-vous nous raconter cette histoire folle qui veut qu’elle aurait volé l’œil de verre de Jean-Marie Le Pen et que lui aurait volé les cendres de sa mère ?
Pierrette, un jour, me téléphone et me dit “Tu sais, je vais te faire un cadeau : je vais te faire faire des boutons de manchette dans l’œil de Jean-Marie Le Pen”. Je reçois un coup de fil de Maître Wagner qui me dit “Je suis l’avocat de Jean-Marie, et voilà Pierrette a pris l’œil. Nous avons les cendres de sa mère. Vous nous rendez l’œil et on vous rend les cendres.” Et on a convenu effectivement qu’on rendrait l’œil et qu’ils nous rendraient les cendres. Un matin de brume, dans un lieu isolé, après avoir traversé un pont, Maître Wagner, au son d’une musique lugubre, m’a remis les cendres et je lui ai remis l’œil.
Et vous aviez dit à l’époque que Jean-Marie Le Pen n’avait aucun humour. Est ce que vous le validez 30 ans après?
C’est compliqué parce que j’ai longtemps pensé qu’il n’avait pas d’humour, parce que la colère l’empêche instantanément d’avoir de l’humour. Mais quand il n’y a pas de colère chez Jean-Marie Le Pen, il a beaucoup d’humour.
D’ailleurs, 30 ans après, quand Marine Le Pen vous a repris, il a dit “après tout, c’est l’avocat de la famille”.
Mais on a eu le temps de discuter, il m’a dit “je vous en veux pas, vous avez fait votre métier d’avocat”. Ce type est assez exceptionnel, un punk !
Et Marine Le Pen, elle vous utilisait à l’époque pour communiquer avec sa mère, c’est ça ? Aviez-vous même fait ses dissertations ?
Oui, elle se servait de moi, mais non, je ne lui rédigeais pas ses dissertations. Mais je suis déçu d’être en froid polaire avec elle. A mon avis, aucune doudoune ne pourrait réchauffer nos relations.
Propos recueillis par Simon Prouvost