EXCLU - Mort d'Isabelle Mergault, son interview culte à Entrevue: "J’aurais pu guérir mon zozotement, mais un orthophoniste m’a conseillé de le garder, car ça me démarquerait des autres." (Entrevue)
EXCLU - Mort d'Isabelle Mergault, son interview culte à Entrevue: "J’aurais pu guérir mon zozotement, mais un orthophoniste m’a conseillé de le garder, car ça me démarquerait des autres." (Entrevue)

Par Jérôme Goulon.

Isabelle Mergault est décédée ce vendredi à l’âge de 67 ans des suites d’un cancer. Née le 11 mai 1958 à Paris, elle s’est imposée comme une figure incontournable du paysage artistique français en menant une carrière riche et variée d’actrice, réalisatrice et scénariste. Formée aux Beaux-Arts avant de se tourner vers le théâtre, elle débute au cinéma à la fin des années 1970, notamment sous la direction de Daniel Duval, avant de se faire connaître du grand public grâce à son talent comique et à sa personnalité singulière. Elle s’oriente ensuite vers l’écriture dans les années 1990, puis connaît un important succès en tant que réalisatrice avec Je vous trouve très beau, récompensé par le César du meilleur premier film en 2007. Présente également à la radio et à la télévision, notamment dans Les Grosses Têtes, aux côtés de Philippe Bouvard et Laurent Ruquier, Isabelle Mergault a su marquer plusieurs générations par son humour direct, son authenticité et son légendaire zozotement. Nous avions interviewé Isabelle Mergault à plusieurs reprises dans Entrevue, dont cet entretien réalisé en 2020. En hommage, nous vous proposons de le (re)découvrir…

Entrevue : Isabelle, c’est une sacrée année qui commence pour toi ! Tu la sens comment ?
Isabelle Mergault :  Je la sens molle ! ( Rires ) Non, sincèrement, j’espère que ceux qui ont des revendications pourront aller jusqu’au bout de leur combat, qu’on les entendra, et moi, j’espère que je vais pouvoir enfin m’amuser un peu !

Sur scène en tout cas, tu t’éclates, ça se voit ! 
Mais oui, je suis la plus heureuse du monde au théâtre ! La scène, c’est mon élément, mon petit temple à moi ! Et les pièces que j’écris sont ma récréation !

Justement, le pitch de ta dernière pièce, Elle et Lui : un jour, on sonne à ta porte, et une femme sublime débarque : Jeanne… Mais derrière le maquillage et la belle poitrine, ce n’est pas tout à fait ce à quoi tu t’attendais…
Elle me dit : « Tu ne me reconnais pas, mais c’est moi, Jean, ton premier mari ! » Elle s’est transformée, et quand je dis « transformée », elle y est allée franco, elle s’est tout fait couper ! Je salue d’ailleurs l’abnégation du comédien Philippe Vieux qui a subi une opération intégrale pour rentrer dans la peau de son personnage ( Rires ) ! Quoi qu’il en soit, il ou elle, ne m’a jamais oubliée, et ça va foutre un bordel monstre dans la famille, avec Ron, mon mari passionné de bagnoles et Gildas, mon rejeton style « Tanguy », et avec qui je m’emmerde grave !

Tu t’attaques quand même à un sujet beaucoup plus sérieux que le simple travestissement ! La transexualité au théâtre, on a rarement vu ça. Il y a un message derrière tout ça ?
Non, les pièces à messages, ce n’est pas du tout mon truc ! Je pars d’une situation qui me parait drôle et j’en fais quelque chose, c’est tout ! 

Mais tu n’as pas peur de titiller ceux qui pourraient te taxer de transphobie ? 
Oh mais arrête, les gens disent ce qu’ils veulent, je m’en contrefous ! S’ils ne sont pas contents, qu’ils aillent ailleurs, voir d’autres pièces que les miennes ! Je ne me pose même pas la question si tu veux tout savoir !

Tous tes films et toutes tes pièces parlent d’amour… Ou plutôt du manque d’amour ! Quand tout est trop parfait, ce n’est pas intéressant ?
On aura toujours plus de chances de faire rire avec le désespoir ! Le bonheur, c’est chiant, surtout celui des autres ! Et si tu veux en parler, ma vie sentimentale se résume à peu près au néant ! ( Rires )  Mais je pense qu’on ne peut pas tout réussir dans la vie ! Entre la famille, l’amour et le travail, il a bien fallu choisir !

D’ailleurs, depuis ton dernier film, Donnant Donnant,  tu n’as pas envie de remettre le couvert ?
Le problème avec le cinéma, c’est que ça demande énormément d’énergie pour quelque chose qui va être à l’affiche seulement trois semaines ! Et puis si tu as le malheur de tomber face à un blockbuster américain, là t’es cuit, t’as aucune chance ! Alors qu’avec le théâtre, le bouche à oreille a le temps de s’installer, ça va plus lentement, ça peut évoluer, rien n’est figé, et tu peux apprécier ton travail dans la durée… Mais je reviendrai au cinéma, t’en fais pas ! (Elle réalisera « Des mains en or » en 2023, Ndlr.)

« J’en ai marre, je n’ai que des propositions saugrenues ! Soit c’est des rôles de nunuches, soit on me demande de me foutre à poil ! »

Et tu y reviendras en tant qu’actrice ? Parce que là aussi, ça fait longtemps qu’on ne t’y a pas vue !
Oui, mais j’en ai marre, je n’ai que des propositions saugrenues ! Soit c’est des rôles de nunuches, soit on me demande de me foutre à poil !

En tout cas au Théâtre, quand on vient voir Isabelle Mergault, c’est aussi pour entendre ce petit zozotement qu’on adore, tu aurais tout à fait pu le guérir… 
Alors, je t’arrête tout de suite ! Je ne zozote pas monsieur, je chuinte ! ( Rires ) Mais oui, c’est vrai, j’aurais pu le guérir en trois séances, mais quand j’étais plus jeune, un orthophoniste m’a conseillé de le garder. Vu que je voulais être comédienne, il m’a dit que ça me démarquerait de toutes les autres, et que ça pourrait m’aider ! Merci docteur ! Aujourd’hui, pour rien au monde je ne m’en séparerais ! Et si je ne l’avais plus, comme ça, du jour au lendemain, ça donnerait trop de grain à moudre à tous les requins qui rôdent autour de moi !

Quelle a été la critique la plus blessante qu’on t’ait faite ?
De ne pas m’en faire… Quand j’ai reçu mon César en 2007 pour mon film Je vous trouve très beau, personne n’en a parlé ! Pas un seul journaliste ne m’a passé un coup de fil le lendemain ! Silence radio de la part de toute la profession ! Et ça, c’est dur à encaisser…

On a peut-être la raison : tu ne t’es pas déplacée pour aller le chercher en main propres ! Que tu sois restée chez toi et que tu aies envoyé Michel Blanc à ta place n’a pas joué en ta faveur ! 
T’as peut-être pas tort, mais merde, pas UNE ligne dans un journal, c’est dingue non ?

Et tout ça parce que tu ne veux pas montrer tes émotions ? Quand il s’agit d’être cash, tu es la première, mais quand il faut se dévoiler, il n’y a plus personne ! Rideau !
J’ai très peur de pleurer ! Et je peux pleurer en un quart de seconde ! Je n’avais aucune envie qu’on puisse me voir dans cet état-là, ça me fout une trouille monstre, je ne veux pas ! 

On se demande pourquoi tu ne t’essaies pas à une carrière solo. Tu serais délirante !
Non je ne crois pas… Je ne sais pas écrire ce genre de choses. Moi j’ai besoin de l’esprit de troupe, et être entourée de mes amis ! Seule sur scène, je vois ça comme quelque chose de carrément angoissant. J’admire ceux qui réussissent à ne vivre que par eux-mêmes, moi je n’arrive pas.

Tu es assez paradoxale : tu es la reine de la création, une imagination débordante, mais tu as un tempérament assez destructeur avec toi-même…
C’est vrai que je casse bien ma vie. Et même à une époque, je me suis bien détruit la santé. Mais c’est dans ma nature, il me faut ce genre de passages à vide pour pouvoir rebondir. J’ai besoin de toucher le fond. Être au pied du mur a toujours déclenché chez moi de très belles retombées par la suite… Je suis comme ça… C’est ça, être destructeur ! Mais soyons clair, je ne détruis pas les autres, c’est moi et uniquement moi que je mets en pièces !

Oui, tu tiens à tes amis, mais il parait que tu en as peu. Tu as un cercle très restreint. Tu préfères largement les soirées entre potes que les dîners mondains !
Ah oui, qu’est-ce que je m’emmerde dans les cocktails ! Et ce n’est pas snob de dire ça, mais c’est vrai, ça m’ennuie… Et quand je m’ennuie, je picole et je dis une montagne de conneries que je vais regretter après, alors il ne vaut mieux pas que j’y aille ! ( Rires )

« J’adore Laurent Ruquier ! Lui, c’est un vrai ami en or ! J’ai rarement connu quelqu’un d’une telle gentillesse dans le milieu, crois-moi ! »

Dans tes « très proches », on retrouve Laurent Ruquier. Tu es un des piliers de ses Grosses Têtes, sur RTL… 
J’adore Laurent ! Lui, c’est un vrai ami en or ! J’ai rarement connu quelqu’un d’une telle gentillesse dans le milieu, crois-moi !

Et par rapport à son prédécesseur, Philippe Bouvard, dont tu as aussi été très proche ?
J’ai beaucoup de tendresse pour lui. Il faut d’ailleurs rendre à César : c’est quand même lui qui m’a fait débuter dans le métier ! Et je me rappelle que tout le monde me disait qu’il était insupportable, méchant et caractériel, j’en avais très peur ! On le présentait comme le grand gourou odieux du PAF, mais il a été un amour avec moi !

T’as un point commun avec Bouvard : il ne faut pas t’emmerder ! Qu’est-ce qu’il ne faut surtout pas te dire ?
Je me suis toujours battue pour être la plus libre possible, je me suis faite toute seule, et ma route, c’est moi seule qui l’ai tracée. Alors il ne faut surtout pas qu’on me donne d’ordres ! Sinon j’envoie tout valser et ça peut faire très mal !

J’ai entendu dire que tu as un petit jeu quand tu es seule en terrasse : tu regardes les gens passer et tu essaie de t’imaginer leur vie ! Si tu voyais passer Isabelle Mergault, sur quoi elle te ferait rire ?
Je me connais, ça peut t’étonner mais je ne me ferais pas rire du tout…

Qu’est-ce qui t’inquiéterait ?
J’espère que cette femme que je vois passer devant moi sera capable d’accepter de vieillir, et qu’elle accueillera la vie qui l’attend sans amertume et  sans peur. C’est un sacré défi que je me lance ! 

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