Ivan Rioufol, qui fut longtemps au Figaro, et est aujourd’hui éditorialiste à CNews et à Causeur, commente pour Entrevue l’inéligibilité de Marine le Pen, l’emprisonnement de Boualem Sansal et la montée de l’islamisme en France. Et il n’y va pas par quatre chemins. Attention, esprits sensibles et politiquement corrects s’abstenir !
Entrevue : Est-ce que l’inéligibilité de Marine Le Pen avec l’exécution provisoire du jugement vous apparaît comme un scandale démocratique ? Qu’est-ce qui pour vous a pu motiver l’exécution provisoire, pourtant très rare dans ce genre d’affaires ?
Ivan Rioufol : Cette décision est gravissime. Elle alimente la critique portée à une partie des juges d’être des militants, motivés par des considérations politiques. Juridiquement, rien ne tient dans la décision d’écarter le principal leader de l’opposition de la course à la présidentielle. C’est outrageant pour la démocratie, et je m’étonne qu’il y ait eu si peu de monde pour protester, à la manifestation du RN. Il y a, certes, eu peut-être une maladresse de Marine le Pen à s’entêter à ne pas comprendre le règlement du parlement européen vis-à-vis des assistants parlementaires, mais il s’agit d’une question de lecture d’un règlement. Il n’y a eu ni corruption ni enrichissement personnel. Cette histoire de cornecul met en relief la crise de la démocratie, quand elle en vient à vouloir écarter tous ceux qui sont écoutés du peuple oublié.
Pensez-vous que son recours devant le Conseil d’État lui permettra d’être candidate ? Le Conseil d’État a toujours été hostile au RN.
Je n’en suis pas sûr : les juges n’aiment pas se déjuger, et elle doit se préparer à être écartée de la course à la présidentielle, de la même manière que les juges roumains ont écarté le candidat favori des roumains afin de répondre à des désidératas de l’Union Européenne. Un vieux monde s’écroule, celui des socio-démocrates, des moralistes, des mondialistes et des déracinés, et ce monde qui s’éteint est prêt à toutes les malversations de la démocratie – y compris en annulant des élections – pour se maintenir au pouvoir. Mais ses jours sont comptés ..
Est-ce que paradoxalement vous pensez que cela pourrait servir la candidature de Bardella, car il aurait plus de chances d’être élu que Marine, n’ayant pas le nom Le Pen, et car le RN pourrait jouer sur le scandale démocratique ?
Votre raisonnement est bon sur le papier, mais j’ai un doute sur la personnalité de Jordan Bardella. Malgré un talent médiatique incontestable, de par sa jeunesse et son manque d’expérience, il n’a pas les épaules pour concourir à un poste de président de la République. Je ne vois pas chez lui une personnalité si forte qu’il puisse s’affranchir de toutes les pressions destinées à le soumettre aux oukases de ce monde dépassé qui tient encore les ficelles. Je doute de ses capacités de résistance.
Pensez-vous également qu’il manque d’études ?
Non, les études ne sont pas un bon critère de jugement. Je doute plus de sa force de caractère, et de sa capacité à analyser les situations, à comprendre l’évolution du mondialisme, et s’affirmer dans ce vieux monde qui s’effondre. Nous vivons une révolution et nous avons besoin de révolutionnaires. Il est possible que d’autres personnalités puissent émerger dans leur capacité à répondre, avec pragmatisme et dans l’émotion de l’urgence, à cette exigence de bon sens qui est maintenant reprise dans tous les discours politiques depuis que Donald Trump a lancé sa révolution du bon sens. C’est d’ailleurs assez amusant de constater que tous les leaders de droite, s’ils tordent généralement le nez devant Trump, se réclament comme lui du bon sens, cette vertu méprisée de l’intelligentsia.
Vous avez déclaré sur Europe 1 que la disparition de son père libérait Marine le Pen. Était-il important qu’il soit mort pour qu’elle ait une chance d’accéder au pouvoir ?
Je ne crois pas. Elle s’était tout de même libérée de ce poids paternel au prix d’une déchirure. Je ne pense pas que le nom de Le Pen barre la route à sa trajectoire. Les Français sont en attente d’hommes politiques sachant s’affranchir de tous les politiquement corrects, et Marine Le Pen a ces capacités-là. D’autres émergent, comme Bruno Retailleau, qui répondent à ce besoin de radicalité : nous vivons une exigence de rupture qui oblige à se libérer du centrisme mou, qui est la norme du Système depuis 50 ans, et est encore représenté de manière spectaculairement immobile par François Bayrou.
Que devrait faire pour vous la France face à l’incarcération de Boualem Sansal ? Faut-il brûler l’ambassade algérienne comme le propose Louis Sarkozy ?
Il faut une réponse d’autorité face à cette prise d’otage. Villepin est l’amateur quand il traite Bruno Retailleau « d’amateur » au prétexte que le ministre de l’Intérieur exige un bras de fer avec l’AlgérieLe pouvoir algérien n’a rien fait malgré les salamalecs du président de la République. On ne peut jouer l’apaisement avec un régime despotique qui cherche à humilier la France. Il faut un raidissement des mesures coercitives concernant les visas algériens, et annuler les accords de 68 qui permettent d’avoir fait venir en France 7 millions de Franco – Algériens, selon l’estimation de l’ancien embassadeur de France en Algérie. La décolonisation a entraîné une contre- colonisation algérienne en France.
Vous trouvez que Dominique de Villepin se mélenchonise. Êtes-vous de ceux qui diraient que sa hausse de popularité est liée à ses convictions pro-palestiniennes et corrélée à la montée de l’antisionisme, voire de l’antisémitisme en France ?
Sa vision d’une société ouverte à la Soros n’est pas nouvelle. Il en a toujours été le chantre, inspiré notamment par le prétendu âge d’or de l’Andalousie musulmane. Il s’accroche à cette utopie, en s’adressant à cette nouvelle sociologie française, bouleversée par un processus de grand remplacement. Aujourd’hui, 25 % des moins de 35 ans font le ramadan : c’est dire la force électorale de cet électorat musulman, qui pour partie se sépare de la culture européenne et se reconnaît trop souvent dans le nouvel antisémitisme dissimulé derrière le conflit israélo-palestinien. Villepin, comme Mélenchon, acte la communautarisation de la société, et c’est sans doute une stratégie gagnante de son point de vue. Il brade la culture européenne au profit d’un néo -colonialisme dans lequel les indigènes que nous sommes sont invités à s’intégrer à la nouvelle société diversitaire.
Propos recueillis par Simon Prouvost