Au sommet du mont de la Plane, à 2 500 mètres d’altitude, l’affaire aurait pu passer pour une banale restauration de patrimoine de montagne. Selon nos confrères du JDD, à l’automne dernier, un groupe de randonneurs aguerris avait remplacé un vieux calvaire du XIXe siècle, jugé fragile, par une structure de bois plus robuste fixée sur un petit bloc de ciment. L’initiative, financée de leur poche et pensée comme un geste de sauvegarde locale, a pourtant déclenché une décision radicale de la mairie de Montgenèvre qui a fait retirer la croix par hélicoptère au nom du principe de laïcité. La séquence s’est déroulée en deux temps. D’abord, la discrète pose de la croix rénovée, visible depuis les cols voisins et rapidement remarquée par les marcheurs de passage. Puis la controverse, alimentée par des dégradations du socle et des discussions animées dans le village. L’information arrive jusqu’au conseil municipal, où plusieurs élus estiment que l’installation d’un signe religieux surplombant la commune contrevient à la neutralité exigée des personnes publiques. L’édile tranche en faveur d’un retrait.
Laïcité, propriété et communication brouillée
La municipalité invoque deux points. D’une part, la laïcité, principe constitutionnel qui impose la neutralité des personnes publiques et encadre la présence de signes religieux dans l’espace public lorsque l’autorité publique les érige ou les finance. D’autre part, la question foncière, la mairie indiquant que la croix récente se trouvait sur une parcelle privée et qu’elle ne remplaçait pas l’ancien calvaire, encore présent à quelques mètres. Dans cette lecture, l’érection non concertée d’un nouvel objet religieux, même à l’initiative de particuliers, n’avait pas vocation à s’imposer dans le paysage communal. En face, les randonneurs affirment qu’il ne s’agissait pas d’une création mais d’une substitution à l’identique, motivée par la préservation du patrimoine de crête. L’un d’eux dit avoir alerté la mairie plusieurs mois avant l’enlèvement pour expliquer la démarche et demander un échange, sans obtenir de réponse. L’incompréhension tient aussi à l’usage d’un hélicoptère, moyen spectaculaire que les intéressés évaluent à un coût conséquent pour la collectivité (montant non officialisé). L’argument patrimonial, couplé à l’idée d’une montagne qui vit de traces laissées au fil des siècles, nourrit le sentiment d’une décision excessive.
Un dossier symbolique qui dépasse Montgenèvre
Dans les Alpes comme dans d’autres massifs, les croix sommitales relèvent d’histoires mêlées, à la fois religieuses, pastorales et touristiques. Leur statut juridique varie selon l’emplacement précis, la date d’édification, la propriété du sol et l’éventuelle intervention d’une personne publique. C’est là que se noue le cœur du dossier de Montgenèvre. En l’absence d’autorisation formelle, la mairie considère qu’elle devait faire cesser ce qu’elle perçoit comme une installation irrégulière surplombant le territoire de la commune. Les randonneurs, eux, estiment qu’ils ont consolidé un signe existant, avec un objectif de sécurité et de sauvegarde de la mémoire locale. Au-delà de la querelle de crête, l’épisode rappelle une réalité contemporaine de la gestion des hauts lieux. Entre laïcité, droit des propriétés d’altitude, protection du paysage et usages patrimoniaux, la règle appelle de la méthode et de la concertation. Un simple signalement des porteurs du projet, une vérification parcellaire précise et une décision écrite partagée auraient sans doute permis d’éviter l’hélitreuillage, son coût et la crispation qui l’accompagne. La croix rénovée a quitté le sommet par les airs et l’ancien calvaire demeure à proximité. Reste un goût d’inachevé. La montagne, qui aime les lignes claires, gagne rarement à des procédures éclair. Une concertation transparente, en amont, éviterait que la défense de la laïcité et la préservation du patrimoine ne soient placées artificiellement en opposition. Ici, le droit et le symbole auraient pu cohabiter, à condition de prendre le temps de s’entendre.