Droits de douane, euro fort, yuan faible : comment la guerre commerciale mondiale broie nos industriels
Droits de douane, euro fort, yuan faible : comment la guerre commerciale mondiale broie nos industriels

Une rentabilité en chute de 25 % en un an pour le groupe SEB. Pas à cause de mauvais produits – l’innovation reste forte – mais parce que les vents contraires du commerce international soufflent de plus en plus fort sur ceux qui ont le malheur de produire en Europe. Anatomie d’une année noire.
L’industrie française frappée par les tensions commerciales mondiales


Stanislas de Gramont, directeur général du groupe SEB ne mâche pas ses mots. Dans le communiqué accompagnant les résultats annuels 2025, le directeur général est sans ambiguïté : « La solidité de notre innovation, les bonnes dynamiques en entretien des sols, soin du linge et articles culinaires, ainsi que la croissance soutenue de nos ventes en ligne, n’ont pas suffi à compenser de fortes perturbations conjoncturelles : droits de douane aux États-Unis, volatilité des devises et historique élevé en Professionnel. » Tout est dit dans cette phrase. Tout le drame de l’industrie européenne y est condensé en quelques lignes.


Un groupe peut avoir les meilleurs produits du monde. Il peut innover sans relâche, investir dans la recherche, développer des technologies de pointe. Il peut conquérir de nouveaux marchés en ligne et fidéliser des millions de consommateurs. Si les règles du commerce international sont faussées, si les monnaies fluctuent de manière erratique au gré des décisions politiques de Washington ou de Pékin, si des barrières douanières surgissent du jour au lendemain sans concertation, tout cela ne sert à rien. Ou presque. L’excellence opérationnelle se fracasse contre le mur de la géopolitique.

De Trump à la Chine : les difficultés s’accumulent


Les droits de douane imposés par l’administration américaine ont frappé de plein fouet les industriels européens. Pour un groupe dont les États-Unis représentent un marché majeur, un marché de croissance, un marché stratégique, l’impact est considérable. Du jour au lendemain, des produits conçus et parfois fabriqués en Europe deviennent significativement plus chers pour le consommateur américain. Les marges se compriment brutalement. Les volumes reculent. La compétitivité prix s’effondre. Et il n’y a rien à faire, sinon encaisser le coup, ajuster les prix, rogner sur les marges et attendre des jours meilleurs qui ne viennent pas.


À cela s’ajoute la volatilité des devises, véritable fléau pour les groupes internationaux. Un euro fort face au dollar ou au yuan, et ce sont des dizaines de millions d’euros de chiffre d’affaires qui s’évaporent à la conversion comptable. Ce n’est pas un problème de gestion. Ce n’est pas une erreur stratégique. C’est un problème macroéconomique sur lequel aucune entreprise, aussi bien gérée soit-elle, n’a la moindre prise. Les industriels européens subissent les conséquences des politiques monétaires décidées à Francfort, à Washington ou à Pékin, sans avoir voix au chapitre, sans filet de sécurité, sans compensation.

Les résultats de SEB lestés par la politique européenne

Le résultat est spectaculaire dans sa brutalité. Le groupe SEB a terminé 2025 avec un résultat opérationnel d’activité en recul de 25 % sur l’année. 601 millions d’euros contre 801 millions un an plus tôt. Deux cents millions partis en fumée, non pas à cause d’une mauvaise stratégie, non pas à cause de produits obsolètes, mais à cause d’un environnement international sur lequel personne ne semble vouloir agir. Deux cents millions qui auraient pu financer de l’innovation, des embauches, de nouveaux sites de production.


Car c’est bien là le scandale. Pendant que les industriels américains sont protégés par leur gouvernement, qui n’hésite pas à ériger des barrières douanières pour les avantager, pendant que les industriels chinois bénéficient d’un yuan volontairement sous-évalué, de subventions massives et d’un accès privilégié à une énergie bon marché, les industriels européens sont livrés à eux-mêmes. Bruxelles prône le libre-échange avec une naïveté confondante, presque touchante si elle n’était pas si dangereuse. On ouvre nos marchés à tous les vents pendant que nos partenaires commerciaux protègent les leurs avec une détermination sans faille.

Le plan Rebond de SEB : 200 millions d’économies pour compenser les coups durs


Le quatrième trimestre 2025 a montré des signes d’amélioration, les effets négatifs s’étant progressivement estompés selon la direction du groupe français. C’est une lueur d’espoir. Mais le mal est fait. Les marges sont entamées. Les investissements ont été reportés. Et rien ne garantit que de nouvelles perturbations ne viendront pas frapper demain. L’instabilité est devenue la norme dans le commerce mondial. Les guerres commerciales ne sont plus des exceptions. Elles sont le quotidien des entreprises internationales.


Face à cette réalité, le plan Rebond de SEB apparaît comme une tentative courageuse de reprendre le contrôle de ce qui peut l’être. 200 millions d’euros d’économies pour compenser ce que la géopolitique a pris. C’est nécessaire. Mais c’est aussi profondément injuste. Car ces 200 millions auraient pu être investis dans l’innovation, dans de nouvelles usines, dans des embauches, dans la conquête de nouveaux marchés. Au lieu de cela, ils serviront à colmater les brèches ouvertes par une guerre commerciale que l’Europe regarde passer sans réagir. Nos industriels méritent mieux. Ils méritent une Europe qui se bat pour eux.

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