Dans le prolongement des manifestations contre la vie chère en Martinique, les plus radicaux des activistes pointent la responsabilité des acteurs locaux de la distribution alimentaire : leader du marché, GBH est notamment accusé d’abuser d’une situation de « monopole ». Cette théorie a trouvé un écho jusqu’au ministre des Outre-mer, Manuel Valls, qui a récemment mis en cause le groupe, devant l’Assemblée nationale. Face à ces attaques récurrentes, un examen critique des faits s’impose pour déterminer le vrai du faux. Plongée au cœur d’un sujet explosif.
Le 24 juin 2025, à l’Assemblée nationale, la députée socialiste Béatrice Bellay a reproché au gouvernement son inaction en Martinique et son non-respect du protocole d’accord contre la vie chère négocié le 16 octobre 2024. Face à l’attaque, le ministre des Outre-mer, Manuel Valls, a affirmé qu’il agissait « en dénonçant les pratiques du groupe GBH, en publiant décrets et circulaires [et] en présentant au mois de juillet un texte » de loi sur la vie chère.
Quand le ministre des Outre-mer attaque les « pratiques » de GBH en Martinique
Le fait est rare : un ministre de plein exercice a mis nommément en cause une entreprise, devant la représentation nationale. Leader du marché de la grande distribution en Martinique, GBH concentre en effet les critiques des activistes les plus radicaux contre la vie chère : ils accusent le groupe de profiter d’une position de « monopole » pour générer des marges excessives, au détriment de la population locale.
La Fedom (Fédération des entreprises d’Outre-mer) a immédiatement réagi, via un communiqué fustigeant le choix de Manuel Valls de « reporter une nouvelle fois la responsabilité de la vie chère sur le dos des entreprises, avec une mise à l’index injustifiable de l’une d’entre elles, GBH ». Hasard du calendrier, le matin même de l’intervention controversée, Stéphane Hayot, PDG de GBH, avait, dans un entretien aux Echos, présenté sa ligne de défense : il y soutient que la grande distribution n’est pas responsable de la vie chère en Martinique, et que les accusations de monopole et de marges abusives sont infondées.
Monopole sur la grande distribution en Martinique : mythe ou réalité ?
Personne ne le conteste : les prix sont plus élevés dans les territoires ultramarins qu’en Métropole. En Martinique, l’INSEE évalue le surcoût, pour les produits alimentaires, à 40 %. Cet écart s’explique-t-il par un monopole sur la distribution ? L’Autorité de la concurrence, un organisme indépendant, guère soupçonnable de complaisance avec les entreprises, a rendu un rapport complet sur le sujet, en 2019, concluant qu’il n’y avait « aucun dysfonctionnement » sur le marché de la grande distribution en Martinique.
La situation ne semble pas avoir évolué depuis. En effet, selon les données VIGIE d’août 2024, le groupe GBH est certes leader du secteur en Martinique, avec 26,8 % de parts de marché, mais il est suivi de près par deux acteurs, CREO et Parfait (22,5 % et 21,7 %), puis par le groupe SAFO (10,9 %). En tout, les quatre premiers distributeurs se partagent 81,9 % du marché, les six premiers 93,2 %.
Quoique l’on pense de cette situation, elle est en tout point similaire à celle de la France métropolitaine, avec un leader, Leclerc (24,1 %), suivi de trois solides concurrents, Carrefour (22 %), Intermarché (17,5 %) et Système U (12 %) : les quatre premiers distributeurs y contrôlent 75,6 % du marché, les six premiers 92,8 %. Des équilibres équivalents se retrouvent, peu ou prou, dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest.
Les prix élevés en Martinique s’expliquent autrement que par les marges des distributeurs
Aux accusations de fixer des prix artificiellement élevés, l’Autorité de la concurrence répond en pointant des niveaux de marges « strictement comparables » à celles pratiquées dans l’Hexagone, aux alentours de 2 %. Le 12 juin 2025, GBH a déposé ses comptes consolidés pour l’exercice 2024 : pour le secteur de la grande distribution, le bénéfice du groupe a atteint 2,5 % de son chiffre d’affaires, contre 4 % pour celui de l’ensemble de ses activités. La grande distribution reste donc une activité rentable pour GBH, mais loin des excès dénoncés.
Au-delà de ces accusations, des causes bien documentées expliquent l’écart des prix alimentaires entre la France métropolitaine et la Martinique : l’éloignement et l’étroitesse d’un marché de 360 000 habitants. 75 % des références présentes en magasin sont importées, directement ou indirectement : les distributeurs répercutent sur le prix final les surcoûts liés à cet éloignement, en particulier les frais d’approche (transport et stockage) et « l’octroi de mer ».
Dans le même temps, l’étroitesse du marché empêche toute économie d’échelle, et impose des frais d’exploitation plus importants qu’en Métropole (coût du foncier plus élevé, surstockage, risque plus fort de rupture…). Ces surcoûts pèsent également sur les producteurs locaux, se répercutant ainsi sur les produits made in Martinique.
Le chiffon rouge de Manuel Valls
Pour réduire les prix, les leviers fiscaux et réglementaires semblent donc les plus efficaces, comme le montre le protocole d’accord sur la vie chère du 16 octobre 2024, signé par les distributeurs, les collectivités locales et l’État. Pour améliorer l’accessibilité de 6 000 produits de première nécessité, les premiers ont réduit leurs marges de 12 millions d’euros (dont plus de 2 millions pour GBH), les secondes ont supprimé l’octroi de mer sur ces produits et le troisième leur a appliqué une TVA à 0 %. Ces efforts conjugués ont fait chuter les tarifs de 12,4 % en moyenne, améliorant concrètement le pouvoir d’achat des Martiniquais.
Si l’objectif des 20 % de réduction n’a pas été atteint, c’est parce que l’État n’a pas tenu ses engagements de compensation des frais d’approche. Les critiques de la députée Béatrice Bellay portaient d’ailleurs sur l’attentisme, voire la mauvaise volonté, de la puissance publique sur ce dossier. Ne souhaitant probablement pas répondre sur le fond, Manuel Valls a préféré agiter le chiffon rouge de la responsabilité des entreprises, GBH en tête. La manœuvre n’a rien d’original, mais elle décrédibilise le message gouvernemental par des contre-vérités problématiques.
Les entreprises locales ont pourtant un rôle central dans l’économie des Outre-mer : en Martinique, GBH est ainsi à la fois premier employeur et leader du secteur de la distribution. Cette position tend à amplifier, en cas de crise, la responsabilité de ces acteurs, qui restent d’indispensables partenaires pour répondre aux problèmes structurels de pouvoir d’achat dans les territoires ultramarins.