C’est une page sensible qui se tourne. L’Établissement français du sang (EFS) a annoncé la suppression de toutes les mentions liées à l’homosexualité conservées dans ses archives, après des années de contestation. Jusqu’alors, des milliers de données personnelles, numéros de téléphone, adresses, et surtout la mention « HSH » (homme ayant eu des relations sexuelles avec un homme) figuraient encore dans ses fichiers. Or, depuis 2016, la loi autorise toute personne, quelle que soit son orientation sexuelle, à donner son sang sans restriction, mettant fin à une interdiction instaurée en 1983 au nom de la lutte contre le sida. La décision de l’EFS intervient dans la foulée d’une pétition lancée par l’association nancéienne TOUS.TES, signée par près de 16 000 personnes. Son argumentaire juridique dénonçait l’absence de base légale pour conserver des informations aussi sensibles, et le risque qu’elles puissent être utilisées comme moyen de pression.
Une bataille militante de longue haleine
Pour Romain, 34 ans, ce dénouement a le goût d’une victoire personnelle. Ce salarié associatif mène ce combat depuis plus de dix ans, après avoir lui-même découvert que ses données étaient toujours stockées. En 2015 puis en 2022, il avait écrit à l’EFS pour obtenir communication de ses informations personnelles, s’étonnant qu’un organisme public puisse encore détenir de telles mentions. Son engagement trouve ses racines dans une expérience traumatisante. En 2011, alors étudiant à Tours, il avait tenté de donner son sang en possession d’un test VIH négatif. Mais face à une médecin régulatrice, il s’était heurté à un refus brutal et à des propos qu’il juge homophobes. Selon son récit, elle l’aurait qualifié de « criminel » au seul motif de son homosexualité. De quoi transformer un geste de solidarité en humiliation publique.
La fin d’une stigmatisation institutionnelle
La suppression de ces archives marque un recul symbolique de la discrimination envers les homosexuels. Julia Torlet, présidente de SOS Homophobie, rappelle que son association continue de recevoir des témoignages de donneurs confrontés à des réactions de méfiance ou d’hostilité au moment des collectes. Pour elle, la décision de l’EFS constitue « un recul de la stigmatisation », même si des efforts restent à faire pour garantir une égalité réelle dans l’accès au don. Au-delà du geste administratif, ce changement consacre une évolution profonde : celle d’un système qui, pendant plus de trente ans, a tenu les homosexuels à l’écart d’un acte présenté comme universel et solidaire. Désormais, leurs données ne seront plus fichées, et leurs dons ne seront plus conditionnés par leur orientation sexuelle mais uniquement par leur état de santé et leurs pratiques à risque. Un virage tardif, mais essentiel, pour rétablir la confiance.