Un duel d’un nouveau genre pourrait marquer un tournant historique, à l’image de la célèbre confrontation entre le champion d’échecs Garry Kasparov et l’IA Deep Blue en 1997. Cette fois-ci, le domaine en jeu est celui de la création littéraire, l’une des expressions les plus profondément humaines. Ce face-à-face a opposé l’écrivain français Hervé Le Tellier, lauréat du prix Goncourt 2020 pour son roman L’Anomalie, à Claude, un modèle avancé d’intelligence artificielle doté d’une grande capacité à comprendre et générer du texte avec finesse et cohérence.
Le défi : rédiger une nouvelle policière de 3 000 caractères, avec une contrainte d’ouverture : « Il aperçut dans le bureau le corps inerte de l’écrivain… et une contrainte de fin —. Puis elle se dit que tout pouvait être pardonné… avant de disparaître. »
Une semaine plus tard, le résultat a dépassé toutes les attentes. L’intelligence artificielle Claude a surpris tout le monde, y compris Hervé Le Tellier, en produisant un texte d’une qualité littéraire remarquable, au style fluide et maîtrisé.
Le magazine Le Nouvel Observateur, qui a organisé ce défi et y a consacré un dossier spécial dans son édition de mars, a rapporté la réaction de l’écrivain dans un article intitulé « Match entre Hervé Le Tellier et l’IA : un résultat à la fois surprenant et effrayant ». On y lit : « Après avoir lu le texte de Claude, Hervé resta silencieux quelques instants, puis nous lança, stupéfait : “Mon Dieu… c’est incroyable !” » Il ajouta : “Ce texte de l’IA est peut-être l’un des meilleurs récits françaises que j’ai lues cette année.” Si les auteurs veulent relever le défi, il va falloir retrousser les manches !”
Dans l’entretien, Le Tellier se dit prêt à affronter les défis à venir. Il voit dans l’émergence de l’IA une occasion d’élever le niveau de la création littéraire, mais avoue aussi ses inquiétudes : « Je n’ai jamais ressenti que mon existence en tant qu’écrivain était menacée par l’IA… mais cette expérience m’a ouvert les yeux. » La technologie évolue sans cesse. Jusqu’à présent, nous pensions que l’IA était là pour enrichir notre créativité… « Mais le futur pourrait nous réserver des surprises pas toujours agréables.»
Dans un autre article intitulé « Comment j’ai défié un Goncourt avec une IA », Benoît Raphaël, l’expert chargé de l’entraînement de Claude avec l’aide de ChatGPT, raconte : « Franchement, je m’attendais à perdre le pari. » J’étais prêt à accepter la défaite avec sportivité. Hervé Le Tellier est un écrivain de grand talent. J’ai moi-même lu L’Anomalie, vendue à plus d’un million d’exemplaires. Quand le Nouvel Obs m’a proposé ce défi, j’ai dit que la machine ne pouvait pas battre la créativité humaine. L’an dernier encore, j’avais tenté de produire des récits littéraires avec ChatGPT, et les résultats étaient décevants. Mais cette fois, tout a changé. Le résultat était bluffant. »
Il explique que l’entraînement de Claude a duré une semaine entière. Il ne s’est pas contenté de nourrir l’IA avec des œuvres classiques et contemporaines, des études grammaticales ou des analyses stylistiques. Il a mené de longues conversations avec l’IA pour l’orienter vers un processus de création littéraire unique et original. « Ce fut comme élaborer une recette : une recette du récit, une autre pour le langage, une pour le style…»
Fait troublant : les deux histoires produites ont été soumises à des lecteurs et même à d’autres IA pour tester leur capacité à distinguer l’œuvre humaine de celle générée par l’IA. Tous se sont trompés, attribuant le texte de Claude à l’auteur humain. La nouvelle de l’IA, intitulée Le miroir du défunt, a été saluée pour sa puissance stylistique, sa richesse symbolique (le miroir en tant que concept surréaliste), sa profondeur (le regret, les choix de vie) et sa forte charge émotionnelle. Celle de Le Tellier, Le testament de la pierre-loup, a été jugée divertissante mais plus classique, au style et à l’émotion moindres.
Cette expérience bouleversante a ravivé les débats philosophiques sur la nature de la créativité. L’acte d’écrire est-il intrinsèquement humain, lié à nos émotions et à notre vécu, ou faut-il revoir notre conception de l’originalité et de l’authenticité ? Comment une machine, sans sentiments ni conscience, a-t-elle pu produire un texte d’une telle qualité ? Est-ce l’accomplissement d’une prophétie littéraire, comme celle de Roald Dahl dans sa nouvelle de 1953 où des machines écrivent des romans en quinze minutes, provoquant l’effondrement du marché du livre ?
La réponse est sans doute nuancée : l’IA écrit brillamment, mais elle ne sait pas pourquoi. Elle n’a ni doutes, ni désirs, ni angoisses. Pourtant, son rôle devient incontournable. Des milliers de livres générés par l’IA sont en vente chaque jour sur Amazon, et ChatGPT est déjà utilisé pour remplacer des scénaristes dans le cinéma.
Certains auteurs préfèrent voir le verre à moitié plein, en parlant d’une nouvelle forme d’« littérature hybride », un modèle combinant l’humain et la machine, de plus en plus proche de la création humaine grâce aux progrès technologiques et aux instructions guidées par l’humain.
Dans son livre Roman du roman, coécrit avec Claude, l’écrivain Thierry Tozzi explore justement ce paradoxe : l’IA, à la fois source d’inspiration et menace pour l’authenticité. Dans le chapitre 10, il écrit : « Je suis trop fatigué pour me concentrer… » Je laisse à Claude le soin de lire les chapitres suivants. »
Malgré la pression vécue dans cette collaboration, il encourage ses collègues écrivains à embrasser ces nouvelles technologies au lieu de les percevoir comme des concurrentes : car, tout simplement, il n’y a pas de retour en arrière possible.