“L’Enfer” : une adaptation magistrale du film inachevé de Clouzot en bande dessinée
L’enfer BD

Adapter L’Enfer, le film mythique et inachevé d’Henri-Georges Clouzot, relevait du défi. Le jeune auteur Nicolas Badout le relève haut la main avec ce premier roman graphique publié chez Sarbacane. À la fois fidèle à l’esprit du scénario originel et d’une grande inventivité visuelle, l’album donne enfin chair à cette œuvre inaboutie, interrompue en 1964 après quelques semaines de tournage avec Romy Schneider et Serge Reggiani.

Dans une ambiance en noir et blanc ponctuée de fulgurances rouges, Nicolas Badout déploie le lent glissement de Marcel, jeune hôtelier, vers la folie. Sa jalousie maladive le consume et transforme sa vie conjugale en piège mental. Le trait, anguleux et tendu, épouse la tension psychologique croissante. Le découpage, parfois vertigineux, mime les délires hallucinatoires du personnage. On y retrouve toute la virtuosité formelle que Clouzot avait imaginée pour son film, notamment dans les scènes de distorsion mentale.

Un récit tragique d’une modernité saisissante

Mais L’Enfer version BD n’est pas qu’un exercice de style : c’est aussi une œuvre habitée, où la mise en scène sert un propos toujours actuel sur la violence insidieuse du contrôle et la dérive des sentiments. Le récit épouse le point de vue de Marcel, tout en laissant filtrer l’horreur de ce qu’il fait subir à Odette. Sans didactisme ni pathos, Badout installe une tension dramatique permanente, nourrie par le décor oppressant du viaduc de Garabit et la monotonie trompeuse d’un quotidien de province.

En donnant une forme graphique à ce scénario mythique, Nicolas Badout signe un coup d’éclat dès son premier album. L’Enfer devient enfin visible, soixante ans après sa naissance dans l’imaginaire tourmenté de Clouzot. Un hommage fort, troublant et profondément cinématographique.

“L’Enfer” de Nicolas Badout, éditions Sarbacane, 172 pages, 26 €.

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