Le dessinateur Bastien Vivès est jugé ce mardi 27 mai par le tribunal correctionnel de Nanterre pour diffusion d’images de mineurs à caractère pornographique. L’audience, qui s’achèvera le lendemain, relance un débat sensible sur les limites de la liberté artistique face aux impératifs de protection de l’enfance. L’auteur de 41 ans encourt jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende.
Deux bandes dessinées au cœur de l’accusation
Le parquet reproche à Bastien Vivès la « fixation et transmission en vue de la diffusion d’images à caractère pédopornographique » dans deux ouvrages publiés en 2018 : Petit Paul (Glénat) et La Décharge mentale (Les Requins Marteaux). Les maisons d’édition sont elles aussi poursuivies pour diffusion d’images pornographiques de mineurs.
Dans Petit Paul, un jeune garçon doté d’un sexe surdimensionné est mis en scène dans des relations sexuelles avec des femmes adultes. La Décharge mentale, publiée dans une collection érotique, montre un personnage adulte entretenant des rapports avec trois jeunes filles, dont deux mineures. Le ministère public, s’appuyant sur l’article 227-23 du Code pénal et un arrêt de la Cour de cassation de 2007, estime que ces représentations, bien que dessinées, relèvent du cadre juridique de la pédopornographie.
Selon les documents consultés par franceinfo, les scènes litigieuses incluent une élève de CM2 présente lors d’actes sexuels sous l’instigation de ses parents, ainsi qu’une adolescente « ne disposant pas de ses dents de sagesse » participant à des scènes explicites.
Entre liberté de création et application stricte de la loi
Quatre associations sont parties civiles : la Fondation pour l’enfance, L’Enfant bleu, Innocence en danger et Face à l’inceste. Toutes dénoncent la banalisation de l’inceste et la diffusion de contenus pouvant être utilisés à des fins criminelles. « La liberté d’expression a des limites dès lors qu’elle porte atteinte à l’image d’un enfant », a rappelé Delphine Girard, avocate d’Innocence en danger, auprès de franceinfo.
Face à elles, la défense invoque la liberté artistique. Me Richard Malka, avocat du dessinateur, conteste toute qualification pénale des œuvres : « Il n’y a jamais eu d’apologie de la pédophilie. Il s’agit d’une confusion entre fiction et réalité. » Il rappelle que les œuvres incriminées sont éditées dans des collections adultes, souvent sous blister, et revendique le droit à la provocation dans l’art. L’ancienne ministre de la Culture Françoise Nyssen et le dessinateur Riss (Charlie Hebdo) figurent parmi les témoins appelés à défendre cette position.
Une affaire emblématique et controversée
L’affaire a éclaté en 2022, après la polémique suscitée par l’annonce d’une exposition consacrée à Vivès au Festival de la BD d’Angoulême, finalement annulée après des pétitions et menaces. Le parquet avait déjà reçu des signalements en 2018 et 2020, classés sans suite. Ce n’est qu’en 2023, après dépôt de plaintes par plusieurs associations, qu’une enquête préliminaire a été ouverte.
Aujourd’hui, les plaignants espèrent non seulement une condamnation, mais aussi le retrait définitif des ouvrages incriminés. Pour Patrick Loiseleur, vice-président de Face à l’inceste, la priorité est de « rappeler que les créateurs ne sont pas au-dessus des lois ».
Le procès devrait poser un jalon important sur la manière dont la justice française encadre la représentation des mineurs dans la fiction graphique. Un verdict très attendu, tant par les défenseurs de la liberté d’expression que par ceux de la protection des enfants.