« Léocadia » d’Anouilh au Lucernaire : un manège poétique dans les limbes du souvenir
« Léocadia » d’Anouilh au Lucernaire : un manège poétique dans les limbes du souvenir

Dans un décor onirique et mouvant, la Compagnie des Ballons Rouges redonne vie à Léocadia, comédie mélancolique de Jean Anouilh, rarement montée depuis sa création en 1940. Jusqu’au 27 juillet au Théâtre du Lucernaire, cette mise en scène inventive signée David Legras entraîne le spectateur dans un univers à la fois tendre, drôle et troublant, où les personnages tournent en rond comme dans un rêve brisé. Un conte moderne à découvrir, entre théâtre dans le théâtre et douce folie aristocratique.

Un conte de fées aux allures de piège doux : Anouilh en 1940

Créée en 1940 en pleine Seconde Guerre mondiale, Léocadia fait partie des « pièces roses » de Jean Anouilh, un cycle où la fantaisie flirte avec la mélancolie. Écrite dans une période trouble, cette comédie amère raconte l’histoire d’un jeune prince inconsolable, enfermé dans le souvenir d’un amour fulgurant et défunt, dont sa tante, la fantasque duchesse, cherche à ressusciter la trace. En faisant appel à une jeune modiste du nom d’Amanda, choisie pour sa ressemblance avec l’inoubliable Léocadia, elle tente de recréer les décors des trois jours heureux passés, dans une mise en scène du souvenir aussi artificielle que fragile.

Dans une langue délicate et souvent facétieuse, Anouilh dresse le portrait d’un monde figé dans une nostalgie dorée, où l’amour devient prétexte à éviter la vie réelle. Le conte, féérique en apparence, révèle en creux une critique des illusions confortables et de la peur de grandir.

Une mise en scène touchante et sensible, comme suspendue dans le temps

Dans cette nouvelle adaptation de la Compagnie des Ballons Rouges, mise en scène par David Legras, Léocadia trouve un écrin qui épouse sa nature à la fois théâtrale et déroutante. Le choix central d’un carrousel tournant, actionné par un narrateur, évoque à merveille l’artifice du souvenir mis en scène, le jeu, mais aussi la boucle infernale dans laquelle les personnages sont enfermés. Ce manège n’est pas une simple trouvaille : il matérialise la stagnation douce-amère d’un monde qui se refuse à avancer, comme ce taxi figé par le lierre et envahi par les lapins, image à la fois drôle et inquiétante d’un passé devenu terrain vague.

La scénographie accentue cet effet d’irréalité : objets miniatures, table trop basse, chaises décalées donnent à l’ensemble un air d’Alice au pays des merveilles, où l’étrange s’invite doucement sans jamais vraiment bousculer. On aurait parfois aimé que la mise en scène pousse plus loin cette étrangeté, qu’elle tire davantage le fil du mystère et du trouble. Mais l’intention reste forte : Amanda entre dans un monde clos, figé dans trois jours de rêve fossilisé, une romance fanée que l’on rejoue comme un rituel.

Et au cœur de ce monde, la duchesse elle-même, adulte capricieuse, invite son neveu à rester l’enfant inconsolable d’un amour parfait. Ce refus de grandir, digne de Peter Pan, devient ici une douce mais dangereuse folie.

Une distribution en harmonie, entre drôlerie et mélancolie

Le jeu des comédiens sert avec justesse la mécanique singulière de la pièce. Camille Delpech incarne une Amanda à la fois vive et vulnérable, progressivement happée par l’univers étrange du château. Valérie Français, dans le rôle de la Duchesse, impose un personnage savoureux, délirant sans être ridicule, sorte de metteur en scène excentrique de cette pièce dans la pièce. Le Prince, interprété avec retenue par Emilien Raineau, oscille subtilement entre douleur sincère et fuite dans l’illusion.

Mais ce sont surtout les deux domestiques — M. Souvenirs et Germain — qui apportent une respiration comique bienvenue. Leur absurde placidité, leur décalage volontairement poussif donnent à la pièce ses notes les plus légères, dans la tradition d’un théâtre de l’illusion où chacun joue son rôle, parfois à contre-cœur, parfois avec tendresse.

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