L’annonce officielle n’est pas encore tombée, mais Dassault a déjà aperçu les conditions dans le rétroviseur : si l’Inde commande quarante Rafale supplémentaires, la chaîne d’assemblage finale devra quitter Mérignac pour atterrir quelque part entre Nagpur et Bangalore. C’est le PDG Éric Trappier qui l’avoue sans fard : sans « Make in India », pas de nouveau pont d’or. Une exigence loin d’être symbolique : la future aile François-Iᵉʳ de Chambord version aéronautique exigerait transferts de technologie, formation d’ingénieurs locaux et un ballet incessant de sous-traitants français. Bref, un pan entier de la base industrielle tricolore qui traverserait l’océan Indien… à condition que New Delhi transforme le flirt en commande ferme.
Un mariage qui dure depuis les Ouragan, mais la dot augmente
Le duo franco-indien ne date pas de l’ère Modi : dès 1953, 113 Ouragan faisaient déjà ronfler leurs réacteurs au-dessus du sous-continent. Mystère IV, Jaguar, Mirage 2000, puis 36 Rafale signés en 2016 : les carlingues tricolores jalonnent soixante-dix ans de stratégie commune. Résultat, de 2020 à 2024, l’Inde absorbe 28 % des exportations d’armement françaises. C’est énorme, mais toujours fragile ; la Belgique vient justement de rappeler qu’un partenaire historique peut tourner casaque en choisissant à nouveau le F-35 américain. De quoi pousser Dassault à jouer la surenchère industrielle pour conserver son plus gros client hors Europe.
Le programme MRFA, arène de tous les coups
Car la vraie bataille se jouera bientôt : l’armée de l’air indienne doit signer le programme MRFA, soit 114 chasseurs multirôles. Face au Rafale : F/A-18 et F-15EX de Boeing, Gripen suédois, Eurofighter germano-britanno-italien, sans oublier les MiG-35 et Su-57 russes. Pour l’emporter, l’avion français exhibe deux atouts : des performances de missions déjà éprouvées par l’Indian Air Force et une promesse d’emplois locaux grâce à la coentreprise DRAL, créée dès 2017 pour fabriquer des pièces de Falcon 2000 et de Rafale. Reste à savoir si ces arguments pèseront plus lourd qu’une ristourne venue de Washington ou de Moscou. Dassault, de son côté, a déjà posé son pion : pas d’atelier final en Inde, pas de quarante Rafale. La balle – et le carnet de chèques – sont désormais dans le camp de New Delhi.