L’art des miniatures dans le style de Kamal ud-Din Behzad, maître de Hérat au XVe siècle, vient d’être ajouté à la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cette reconnaissance intervient alors que la création artistique en Afghanistan reste fortement contrainte depuis le retour des talibans en 2021. À Hérat, elle est vécue comme une rare bouffée d’air, tout en soulignant le paradoxe d’un héritage célébré à l’international mais de plus en plus difficile à montrer localement, selon l’AFP.
Un style né à Hérat, encore transmis cinq siècles plus tard
Behzad a imposé une rupture dans la miniature en introduisant des scènes plus vivantes et plus proches du quotidien, au-delà des figures royales ou religieuses. Ahmad Jawid Zargham, ancien responsable culturel à Hérat, explique à l’AFP qu’avant lui “les visages étaient figés”, alors que ses compositions montrent aussi des enfants qui étudient ou des ouvriers en plein travail. Cet héritage dépasse largement l’Afghanistan : des miniatures conservées dans de grandes bibliothèques et musées à l’étranger ont influencé des artistes comme Henri Matisse.
À Hérat, quelques artistes continuent de transmettre ces gestes patients, à l’aide de pinceaux très fins, en travaillant à partir de détails infimes – crinières, feuillages, bijoux. Mohammad Younes Qane, peintre hérati, raconte à l’AFP que peindre dans ce style le fait voyager “500 ans en arrière”. Mais il décrit aussi une réalité plus sombre : il a dû fermer sa galerie après 2021 et travaille désormais chez lui, faute de clients et d’expositions.
Une reconnaissance mondiale dans un pays où l’art recule
L’Unesco a justifié cette inscription en soulignant que la miniature de style Behzad reste “pratiquée, reconnue et transmise” malgré les difficultés, rapporte l’AFP. Or, sur le terrain, l’espace accordé à l’expression artistique s’est réduit : la musique est bannie de l’espace public et la représentation d’êtres vivants est visée par des restrictions, ce qui fragilise directement la miniature. Des habitants évoquent une application plus stricte de ces interdits, jusqu’à des visages recouverts sur des panneaux explicatifs dans la citadelle.
Malgré tout, la relève existe. Dans des ateliers, des jeunes femmes continuent de dessiner des motifs inspirés de Behzad sur papier ou sur verre, et certaines vendent leurs créations via des réseaux privés. L’une d’elles confie à l’AFP qu’elle se sent “libre” en peignant dans ce style, tandis qu’une autre dit qu’elle demanderait au maître “d’améliorer la vie des femmes” en Afghanistan. Le classement par l’Unesco offre donc un symbole fort, mais il ne change pas, pour l’instant, les contraintes très concrètes qui pèsent sur la création à Hérat.