Après avoir affiché, il y a un peu plus d’un an, l’ambition de refermer la parenthèse des tensions internes, Ubisoft se retrouve de nouveau confronté à une contestation sociale d’ampleur. À compter de ce mardi, une grève de trois jours touche plusieurs sites français du groupe, illustrant une rupture persistante entre la direction et une partie des salariés, dans un contexte économique et industriel déjà fragilisé.
L’appel à la mobilisation a été lancé par plusieurs organisations syndicales représentant les salariés du groupe en France. Il vise les studios de Montpellier, Bordeaux, Lyon, Annecy et le siège de Saint-Mandé, dans le Val-de-Marne. Des rassemblements sont également évoqués dans certains sites européens, signe d’un malaise qui dépasse le seul périmètre hexagonal, même si aucune action précise n’a été officiellement détaillée hors de France.
Une réorganisation jugée brutale par les salariés
À l’origine de cette nouvelle mobilisation, les syndicats dénoncent une accumulation de décisions prises par la direction depuis le début de l’année. L’annonce d’une vaste réorganisation interne, actée fin janvier, a servi de déclencheur. Celle-ci s’accompagne de l’annulation de plusieurs projets de jeux, du report de productions très attendues et d’un plan de départs volontaires portant sur 200 postes au siège parisien, soit environ 5 % des effectifs français.
À cela s’ajoute une remise en cause profonde du télétravail. Le nouveau modèle opérationnel présenté par la direction prévoit un retour massif au présentiel, avec cinq jours de travail sur site par semaine, assortis d’un quota annuel limité de télétravail. Une orientation perçue comme un recul par de nombreux salariés, alors que le télétravail s’était largement imposé dans le secteur depuis la crise sanitaire.
Les représentants du personnel estiment que ces décisions ont été prises sans réelle concertation et traduisent une perte de confiance envers la gouvernance du groupe. Ils pointent également une dégradation des conditions de travail et une stratégie industrielle jugée erratique, marquée par des arbitrages tardifs et coûteux.
Un groupe affaibli sur le plan économique et boursier
Cette crise sociale intervient dans un contexte financier tendu pour Ubisoft. L’éditeur traverse une période délicate après plusieurs lancements jugés décevants et une succession de plans d’économies. Le groupe a déjà fermé ou restructuré plusieurs studios à l’étranger ces dernières années et s’est séparé de plus de 3 000 salariés à l’échelle mondiale.
Sur les marchés financiers, la situation est tout aussi préoccupante. L’action Ubisoft a perdu l’essentiel de sa valeur en cinq ans, reflétant les doutes persistants des investisseurs sur la capacité du groupe à se redresser durablement. La direction anticipe par ailleurs une perte opérationnelle très lourde sur l’exercice fiscal en cours, qui s’achève fin mars, malgré des résultats trimestriels légèrement meilleurs qu’attendu.
Face à la mobilisation, la direction affirme être consciente des inquiétudes suscitées par les évolutions en cours. Elle assure multiplier les réunions d’information et les échanges internes afin de maintenir un dialogue qu’elle qualifie d’ouvert et constructif. Elle défend également sa réorganisation comme un passage nécessaire pour restaurer la compétitivité du groupe et rationaliser son fonctionnement autour de nouvelles « maisons de création » censées mutualiser les compétences.
Pour les salariés mobilisés, cette grève vise avant tout à obtenir un infléchissement de la stratégie actuelle et des garanties sur l’avenir des emplois et des conditions de travail. Elle marque surtout le retour d’un conflit social durable dans une entreprise longtemps présentée comme un fleuron de l’industrie française du jeu vidéo, mais désormais confrontée à une remise en question profonde de son modèle.