Renault a décidé de tourner la page de l’aventure collective. Le constructeur automobile s’apprête à reprendre la totalité du capital de Flexis, la société créée en 2024 avec le groupe Volvo et l’armateur-logisticien CMA CGM, pour développer une nouvelle génération de véhicules utilitaires électriques. En rachetant les parts de ses partenaires, le groupe français acte la fin d’un projet pensé à trois et choisit de réinternaliser un programme stratégique devenu source de tensions industrielles et de divergences de gouvernance.
Flexis avait été imaginée comme une structure agile, capable de concevoir des camionnettes électriques dès l’origine, autour d’architectures logicielles centralisées et de batteries intégrées au cœur du véhicule. Sous l’impulsion de la direction de Renault de l’époque, l’ambition affichée était de créer un équivalent du modèle Tesla appliqué aux utilitaires, avec des véhicules pensés comme des plateformes numériques autant que mécaniques. Renault détenait alors 45 % du capital, aux côtés de Volvo, via sa branche poids lourds, et de CMA CGM, intéressé par des solutions logistiques décarbonées.
Un projet stratégique devenu un foyer de tensions
Le changement de direction à la tête de Renault a profondément modifié l’équilibre du projet. L’arrivée de François Provost à la direction générale a marqué une inflexion nette dans la stratégie du groupe. Rapidement, les relations entre les trois actionnaires se sont dégradées, sur fond de désaccords concernant la gouvernance, le rythme des investissements et le pilotage industriel de Flexis. Ces tensions ont conduit la direction de la coentreprise à solliciter l’intervention du tribunal des activités économiques de Nanterre, qui a désigné un conciliateur afin de tenter de rapprocher les positions.
Selon les éléments connus, cette phase de conciliation a permis d’aboutir à un compromis. Renault a accepté de racheter les parts de Volvo et de CMA CGM, mettant ainsi fin à la structure capitalistique initiale. Le montant de l’opération n’a pas été communiqué et aucune dépréciation d’actifs ne serait prévue dans les comptes 2025 du groupe, qui doivent être présentés à la mi-février. Cette absence d’impact comptable significatif suggère que Renault a cherché à préserver la valeur stratégique du projet, malgré l’échec du partenariat.
Officiellement, ni Renault ni Flexis ne commentent les modalités financières de l’opération. L’entreprise assure toutefois que le développement industriel se poursuit, avec des essais en conditions réelles déjà engagés et des partenariats technologiques en cours. Fin 2025, Flexis faisait état d’une quarantaine de lettres d’intention signées et d’un calendrier prévoyant une commercialisation des premiers véhicules fin 2026.
Une recentralisation industrielle assumée
En reprenant le contrôle total de Flexis, Renault fait le choix de réintégrer pleinement le développement de ses futurs utilitaires électriques dans son périmètre industriel. Cette décision traduit une volonté de maîtrise accrue des technologies clés, notamment les plateformes électriques, les logiciels embarqués et les services associés. Dans un contexte de concurrence accrue sur le marché des utilitaires zéro émission, le groupe entend éviter les frictions liées à une gouvernance partagée et accélérer ses prises de décision.
Cette reprise en main s’inscrit également dans une réflexion plus large sur l’allocation des ressources et la cohérence stratégique du groupe. Le marché des utilitaires électriques reste en construction, avec des marges incertaines et des besoins d’investissements lourds. En internalisant Flexis, Renault assume seul les risques, mais aussi l’intégralité des bénéfices potentiels liés à l’industrialisation de ces nouveaux modèles.
Pour Volvo et CMA CGM, la sortie de la coentreprise marque un recentrage sur leurs priorités respectives. Le constructeur de camions poursuit sa propre stratégie d’électrification sur le segment du transport lourd, tandis que le groupe logistique continue d’investir dans la décarbonation de ses chaînes sans passer par une structure industrielle dédiée.
Derrière l’étiquette séduisante du « Tesla des utilitaires », Flexis apparaît désormais comme un projet ramené dans le giron classique d’un grand constructeur. Renault parie sur sa capacité à transformer cette initiative, née d’un partenariat ambitieux, en un levier industriel pleinement maîtrisé. La réussite de ce pari se jouera sur la capacité du groupe à tenir les délais annoncés et à imposer ses futurs utilitaires électriques sur un marché européen en pleine recomposition.