Il y a 8 ans jour pour jour, le 30 juin 2017, Simone Veil s’éteignait à l’âge de 89 ans. Un an plus tard, elle intégrera le Panthéon. En ce jour de souvenir, Entrevue rend hommage à cette femme au destin incroyable qui a fait fait évoluer la société française…
Un modèle pour les femmes et les Français
Née en 1927, Simone Veil suscite chez les Français autant d’admiration que d’affection. Durant sa vue, elle s’est imposée naturellement comme l’une des personnalités préférées des Français mais aussi comme la femme politique la plus célèbre et la plus populaire.
Figure emblématique et incontournable de la lutte pour le droit des femmes, Simone Veil a ouvert la voix en occupant des postes qui étaient, avant elle, la chasse gardée des hommes. Elle fut ainsi la première femme à devenir secrétaire générale du Conseil supérieur de la Magistrature ( 1970 ), la première femme à intégrer le conseil d’administration de l’ORTF ( 1972 ), la première femme présidente du Parlement européen ( 1979 ) et aussi la première femme ministre d’État ( 1993 ), sous le gouvernement Balladur, puisque aussi incroyable que ça puisse paraître aujourd’hui, aucune femme n’avait eu cet honneur il y a encore tout juste 30 ans… Membre du conseil constitutionnel de 1998 à 2007, Simone Veil est aussi la sixième femme à avoir été élue à l’Académie française en 2008, une institution dominée, pour ne pas dire écrasée, par la présence masculine…
La légalisation de l’IVG
Si Simone Veil a été une pionnière pour le droit des femmes, c’est l’année 1974 qui va véritablement lui donner une autre dimension. Cette année-là, alors que Valérie Giscard d’Estaing vient d’être élu président de la République, Simone Veil est nommée au poste de ministre de la Santé dans le gouvernement de Jacques Chirac. C’est alors la seule femme ministre. Dès le premier Conseil des ministres, un sujet est mis sur la table : celui de la légalisation de l’Interruption Volontaire de Grossesse. À cette période, le sujet est extrêmement tabou, et de nombreuses femmes sont obligées d’avorter clandestinement. Drame de l’époque : un grand nombre d’entre elles ne survivent pas à leur avortement, réalisé dans des conditions d’hygiène précaires. On compte alors 5 000 décès chaque année à cause de ces avortements réalisés dans la clandestinité. Un chiffre effroyable…
Dans ce contexte dramatique et dans une société hostile au droit à l’avortement, Simone Veil est chargée de faire adopter le projet de loi, ce qui lui vaut dans un premier temps de nombreuses critiques. Edgar Faure, alors président de l’Assemblée nationale, donne la parole à Simone Veil pour un discours qui va la faire entrer dans l’Histoire. Nous sommes le 26 novembre 1974, et Simone Veil entame son discours : « Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme. Je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. » Durant 40 minutes, Simone Veil s’érige en porte-parole de toutes ces femmes qui souffrent ou qui meurent…
Une bataille de gagnée
Après le discours de Simone Veil, suivent trois jours de débats très houleux. La loi est finalement votée dans la nuit du 29 novembre 1974, puis promulguée le 17 janvier 1975 après que le texte ait été voté au Sénat. Ce dernier stipule que « la femme enceinte que son état place dans une situation de détresse peut demander à un médecin l’interruption de sa grossesse. Cette interruption ne peut être pratiquée qu’avant la fin de la dixième semaine. » Pour autant, la victoire n’est que provisoire, puisque la loi n’est votée dans un premier temps que pour 5 ans, soit jusqu’en 1979. Finalement, le gouvernement se refusant à faire machine arrière devant cette avancée majeure dans la société française, elle sera définitivement adoptée, et le délai pour pratiquer un avortement sera même porté à 12 semaines.
Bien que cette loi soit une grande avancée pour les femmes, Simone Veil insistera toujours pour s’opposer à la banalisation de l’avortement qui, selon elle, « restera toujours un drame. » Si la loi n’est pas un encouragement à avorter, elle permet au moins aux femmes d’avoir le choix et, surtout, de ne plus mourir lors d’opérations clandestines.
Les autres combats
Si Simone Veil est très souvent associée à la loi autorisant l’IVG, d’autres combats ont jalonné sa carrière politique. En 1956, elle passe avec succès le concours de la magistrature, ouvert aux femmes depuis 1946. Dans l’ombre, elle devient attachée à la Direction de l’administration pénitentiaire durant 7 ans, de 1957 à 1964, et agit activement pour une cause elle aussi tabou à l’époque : l’amélioration du sort des détenus.
Affectée par la suite à la Direction des affaires civiles, c’est elle qui rédige le projet de loi sur l’adoption, sous la tutelle du garde des Sceaux Jean Foyer. Une loi qui permet notamment aux familles ayant déjà des enfants légitimes d’adopter, ce qui n’était pas possible auparavant, et qui permet aussi au tribunal de prononcer une adoption s’il estime abusif le refus de consentement des parents biologiques. Comme le dit Simone Veil à l’époque : «Le projet de loi permet d’éviter qu’un enfant puisse faire l’enjeu d’un douloureux conflit entre les parents par le sang et les parents adoptifs. J’ai alors beaucoup travaillé avec un psychiatre et un pédiatre particulièrement expérimentés en la matière. Le projet de loi que j’avais préparé est devenu la loi de 1966. Je n’ai cessé par la suite de m’intéresser à l’adoption afin que le principe de l’intérêt de l’enfant reste une priorité majeure. »
L’Europe
Autre épisode indissociable de la vie de Simone Veil : celui de la construction européenne qui, à ses yeux, est le seul moyen d’éviter les horreurs du passé. Au terme de ses cinq années passées au ministère de la Santé, de 1974 à 1979, elle porte les couleurs de l’UDF aux premières élections du Parlement européen au suffrage universel, à la demande de Valéry Giscard d’Estaing.
Son baptême électoral est un succès, puisque sa liste arrive largement en tête. Simone Veil est même élue à la présidence du Parlement européen, un symbole alors très fort. Simone Veil écrira dans ses mémoires que le fait qu’une ancienne déportée devienne la première présidente du nouveau Parlement européen lui paraissait» de bon augure pour l’avenir »… Élue présidente du Parlement européen pour 30 mois, elle poursuivra son engagement pour l’Europe, puisqu’elle occupera le poste de députée européenne pendant 13 ans, jusqu’en 1993, tout en étant à la tête du service juridique du Parlement.
La mémoire de la Shoah
Simone Veil tenait à la construction européenne pour « éviter les horreurs du passé ». Et pour cause. Elle-même ayant été déportée à Auschwitz-Birkenau ( nous allons y revenir ), Simone Veil n’avait vu que de trop près les atrocités pratiquées pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est donc tout naturellement qu’elle consacra une partie de sa vie à la mémoire de toutes les victimes de la Shoah. De 2001 à 2007, elle assura la présidence de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, dont une part du budget est consacrée au musée du Mémorial, qui abrite le mur des Déportés et le mur des Justes. Simone Veil deviendra par la suite présidente d’honneur de cette fondation, avec un combat qui ne la quittera jamais : la lutte contre l’oubli.
La déportation
Comme le disait Marceline Loridan-Ivens, qui avait été déporté dans le même convoi que Simone Veil en 1944 : « Dans les camps, il y a ceux qui survivent et ceux qui ne survivent pas. Pourquoi moi, je suis revenue ? Peut-être parce qu’il le fallait. Il fallait que je dise ce que d’autres ne diraient pas. Que j’écrive ce que personne n’écrirait… » Comme Marceline Loridan-Ivens, survivante de la Shoah décédée en 2018, Simone Veil tenait à ce que les Français n’oublient jamais les horreurs du passé. Car ces camps, Simone Veil y a survécu, mais elle a bien failli ne jamais en revenir….
Flash-back : nous sommes le 30 mars 1944. Simone Veil ( qui s’appelle encore Simone Jacob, son nom de jeune fille ) a 16 ans. Alors qu’elle se rend avec un ami rejoindre les filles de sa classe pour fêter la fin du baccalauréat, et ce malgré l’interdiction de sa famille, elle est contrôlée dans le centre-ville de Nice par deux soldats allemands en civil. Lors du contrôle, Simone présente ses papiers. Problème : ils sont faux. Ses parents lui ont en effet fourni de faux papiers au nom de « Jacquier » en cas de contrôle. Détectant la supercherie, les Allemands l’arrêtent et l’emmènent à l’hôtel Excelsior, quartier général des nazis où sont regroupés les juifs arrêtés. Le 13 avril 1944, elle est déportée à Auschwitz-Birkenau.
Si son père, sa mère et son frère, également déportés, ne reviendront jamais des camps de la mort, Simone Veil y survivra grâce à deux « anges gardiens ». À son arrivée dans le camp, un prisonnier lui conseille de dire qu’elle a 18 ans, afin de passer la sélection et éviter l’extermination. Sélectionnée pour le travail avec le matricule 78651, elle évite une première fois la mort.
Par la suite, une ancienne prostituée, devenue kapo, lui sauve à son tour la vie en la mutant dans une annexe d’Auschwitz, lui disant : « Tu es trop jolie pour mourir ici, je ferai quelque chose pour toi. » Simone accepte à condition d’être accompagnée par sa mère et sa sœur. Elle est alors transférée à Bobrek, un camp annexe située à 5 km de Birkenau, mais le cauchemar n’est pas fini.
Devant l’avancée des alliés, les prisonniers sont emmenés au camp de Bergen-Belsen en 1945. Simone Veil connaît les « marches de la mort », au cours desquelles les détenus ne reçoivent ni eau ni nourriture. Lors de ces ultimes mois de détention, la mère de Simone Veil, et plus de 50 000 personnes, dont Anne Frank, y meurent du typhus, d’épuisement, de faim ou de désespoir. Simone Veil sera finalement sauvée lors de l’arrivée des troupes britanniques, le 15 avril 1945.
À son retour en France, elle veut raconter ce qu’elle a vécu, mais déplore que personne ne veuille l’entendre, comme si les horreurs de la guerre devaient être mises sous le tapis. Par la suite, Simone Veil consacrera une partie de sa vie à se battre contre l’oubli. Très marquée par ce qu’elle a vécu, ses douloureux souvenirs ne la quitteront jamais, notamment dans sa lutte contre la discrimination des femmes.
Le Panthéon
Simone Veil fait sont entrée au Panthéon avec son mari le 1er juillet 2018, sur décision d’Emmanuel Macron. Simone Veil est alors seulement la cinquième femme à bénéficier de cet honneur. Elle a rejoint Marie Curie, Germaine Tillion, ancienne résistante, Geneviève de Gaulle et Sophie Berthelot, épouse du chimiste Marcellin Berthelot et première femme à avoir été inhumée au Panthéon en 1907… Elles sont aujourd’hui six femmes au Panthéon, après l’entrée en 2021 de Joséphine Baker, la plus Française des Américaines…